Un (pas si) simple départ

« Mes chers parents, je pars…

Je vous aime, mais je pars… »

 depart

ATTENTION – WARNING

Vous entrez en zone de turbulences. Je pourrais mettre une armée de GIFS animés avec des petits chatons aux yeux embués de larmes ou un ornithorynque peu enclin à la festivité mais je laisse ça à d’autres. Je dirai juste que je risque d’être mièvre. Je me ferais gerber parfois.

Je m’en vais. Je quitte mon lycée pro après 7 ou 8 ans de bons et loyaux se(R)vices. Oui comme dans toute relation amoureuse, on arrête de compter après quelques années. On s’habitue à elle ou à lui et, quand on prend la décision de quitter son conjoint, on a une masse de souvenirs qui nous arrivent en pleine tête et dont on a du mal à réguler le flux.

La nostalgie !!!

Pour ma part j’ai pris ma décision depuis un bon moment, mais j’avais décidé de ne l’imprimer à mon cortex cérébral qu’à une date ultérieure. J’avais pensé le 10 juillet histoire d’être large. Je faisais mon prof de base, à participer à des conseils de classe de seconde en prononçant des phrases incompréhensibles comme :

« J’espère qu’il sera plus efficace dans ma matière l’année prochaine. » ou « Je compte vraiment sur elle et sur sa future maturité. »  

Non mais quel boloss. Ma salive elle-même rejetait ces paroles et s’enfuyait de mes commissures comme si elle déniait toute responsabilité. Avec mes collègues je restais le même et je gardais le même sourire Gengivit quand il me proposait des sorties scolaires futures : «  ce serait vraiment trop cool ! » En effet je n’avais aucune envie de passer pour le Brutus scolaire et je me réveillais souvent en pleine nuit, suant, après un cauchemar qui me voyait poignarder la comptable avec un stylo quatre couleurs (oui, ne me demandez aucune interprétation).

Je refoulais. Je faisais de mon mieux.

Et puis.

De manière assez sourde et vile, il y a eu ces symptômes qui se sont lentement distillés dans mon quotidien d’enseignant, je vous en livre quelques-uns pour témoignage :

 

  • J’avais de plus en plus de mal à contenir mes émotions quand un élève me disait en fin de séance qu’il avait compris le contenu de mon cours. Je lui tapais sur l’épaule en souriant, avec un air qui le désarçonnait grandement.

 

  • J’errais dans les couloirs après les cours, touchant les murs, ouvrant les salles les unes après les autres, humant l’air, tentant de capter des résonances pédagogiques au milieu d’une transpiration estudiantine exacerbée. Les arbres. Les arbres de la cour, je les touchais et les découvrais presque comme aux premiers mois de ma vie, j’étais James Cook au milieu des sauvages ; sauf que moi je palpais un vulgaire platane tendrement devant des élèves médusés.

 

  • Je ne voulais pas rentrer le soir chez moi, j’assistais à toutes les réunions possibles et imaginables et je donnais mon avis sur des élèves que je ne connaissais pas, j’étais de toutes les conversations, butinant çà et là le plus d’informations possibles de mes collègues. Ivre de ce pollen mémoriel, j’étais chassé par le gardien du lycée systématiquement la nuit venue.

 

L’annonce

On me trouvait de plus en plus étrange, à la fois distant et présent et je dus dire la vérité à tous il y a quelques mois, provoquant une vague d’incompréhensions… mais aussi de compréhensions.

SOLENNEL : « Oui, je comprends pourquoi tu pars, tu as fait ton temps ici mon garçon. »

FESTIF : « Tu comptes quand même payer à boire à la fin de l’année, espèce de gros radin ?! »

GOUJAT : « Mais qui va prendre les CAP première année, tu crois pas que ça va être MOI non ! (sous-entendu quel con celui-là !) »

PRATICO-PRATIQUE : « Tu crois que je peux demander ta salle pour mon matos d’Arts l’année prochaine, ça te gène si je viens prendre les mesures là tout de suite ? (Mon cadavre est encore tiède que les vautours d’Arts Appliqués me dévorent déjà…) »

 

C’est donc la fin d’un cycle. 7 ou 8 ans je ne sais plus. Une rupture à l’amiable pour voir si ailleurs l’herbe est plus verte, le sol plus fécond. C’est étrange car depuis que je ne refoule plus mon « nostalgisme » (néologisme que n’aurait pas renié Ségolène Royal), je me sens beaucoup mieux.

Je profite de chaque instant et je capitalise plein de souvenirs, car le négatif, étrangement, n’a plus le droit de cité en moi. Les colères, les incompréhensions entre les jeunes et les adultes, sont dérisoires ; il ne faut garder que le meilleur.

 

Le travail accompli avec les jeunes. Même s’il n’aboutit pas forcément sur des victoires pleines et légitimes. Les relations que l’on noue avec les autres, car ils sont finalement un peu MA famille et j’ai dû les supporter (l’inverse est sûrement vrai) sans doute plus longtemps que mes proches. Je profite d’eux car je sais très bien que dans la majorité des cas ce sont des pages qui se tournent et le contact, quand on ne travaille plus au quotidien les uns avec les autres, n’est pas aisé. Inutile de se leurrer. Des rencontres.

On vit un métier de rencontres…

Ne pouvant pas finir sur cette phrase au fort quotient lacrymal, je dirai juste que j’espère que les élèves me feront une haie d’honneur, pas faute de leur avoir répété à coups de tuto Youtube comment la faire. Quant aux profs, j’ai mis une liste de cadeaux sur mon casier en salle des profs, car j’ai aucune envie de me retrouver avec un tee-shirt dégueulasse ou une composition florale ridicule.

Sur ce, il me reste quelques platanes à explorer. Je vous laisse.

 

«  Ce n’est pas la destination mais la route qui compte » Proverbe gitan. (Les pros de la route après tout).

 

Une chronique de Frédéric Lapraz

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