Enseigner : c’est cuisiner ou jardiner ?

« Mon enfant ne rentre pas dans le moule ! »

L’enseignant serait un cuisinier alors ? Même s’il est multifonction, même si l’enseignant a l’art d’accommoder les ingrédients, cette expression est agaçante. L’élève n’est pas un cake, ni une tarte, ni une quiche. L’École n’est pas un moule.

moule

Le cadre, les règles, les contraintes

Trop souvent, le moule évoqué dans l’expression « il ne rentre pas dans le moule » correspond au cadre de la vie en classe. Se conformer aux codes sociaux. Respecter les autres. Un enfant qui ne respecte pas autrui est un enfant qui ne se respecte pas. Il a besoin d’aide. Ses parents aussi d’ailleurs ! Affirmer qu’il ne rentre pas dans le moule pour excuser un comportement inapproprié est dangereux. Refuser les contraintes de la vie en classe, c’est s’exclure socialement et c’est refuser l’apprentissage. Car il n’y a pas d’apprentissage sans contrainte.
C’est en intégrant le code du langage oral que nous apprenons à parler. C’est en respectant le code écrit que nous apprenons à écrire. Tout apprentissage comporte une acceptation de la norme : plus la norme est intégrée, plus la liberté et la créativité sont rendues possibles.

Un jardin

Parfois, le moule dont on parle n’a rien à voir avec le respect des règles. Il s’agit alors d’un fonctionnement cognitif ou affectif qui s’accorde mal avec la scolarité. L’école a pour mission de s’adapter à tous les élèves, c’est indiscutable. Mais comment parvenir à ce que tous les enfants s’adaptent à l’école ?  L’enseignant, comme le jardinier, cherche à répondre aux besoins de chaque spécimen avec délicatesse : combien d’eau, combien de soleil, quelle température ? Il ne tire pas sur la plante pour la faire grandir plus vite, il ne la secoue pas pour qu’elle fasse plus de fleurs ou plus de fruits. C’est la bienveillance. Mais il lui est aussi impossible de monter la température de la classe à 35°C pour satisfaire son unique orchidée sans risquer de nuire aux autres végétaux ! Gérer la biodiversité est un défi.

Une école à la carte

Nous reconnaissons et comprenons de mieux en mieux la diversité des élèves. De plus en plus d’enseignants prennent le temps d’améliorer leurs supports, d’adapter leurs cours pour les enfants présentant des troubles des apprentissages : c’est un progrès formidable. Cependant nous risquons de tomber dans des excès ingérables tant les demandes d’adaptations et d’aménagements explosent. Ce qui est vrai pour l’enfant est aussi vrai pour l’enseignant : on ne demande à l’autre que ce qu’il peut faire ! Et l’enseignant, même si son pouvoir est immense, ne peut pas tout faire. Il ne peut individualiser le travail pour chacun de ses élèves : c’est matériellement impossible s’il veut pouvoir dormir un peu la nuit. Il peut diversifier ses approches, prévoir des parcours variés qui permettent à chacun de progresser selon son rythme, mais il ne peut pas personnaliser son enseignement pour chaque élève. Il arrive que les parents attendent de l’école un menu à la carte, mais l’enseignant n’est pas un précepteur. L’école deviendrait-elle à l’image de la société de consommation, individualiste et oubliant l’intérêt collectif ?

Une chronique de Claire Nunn

Commentaires

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3 commentaires

  • Sylvie dit :

    Jardiner ou cuisiner?
    Sauf que… L’expression « entrer ou se couler dans le moule » ne fait pas référence à l’art du pâtissier qui dans sa complexité, sa precision et son raffinement pourra créer des milliers de gâteaux différents et délicieux dans le même moule, mais à celui du fondeur qui pourra selon la commande du client – et l’on peut imaginer dans ce rôle qui on voudra : les parents, l’école, la société – aura le choix essentiellement entre deux types moules.
    Le premier, à usage unique, à cire perdue par exemple, permettra de donner vie à une oeuvre unique dont la valeur élevée se calculera à l’aune du talent et la renommée de l’artiste créateur du modèle (comme modeler…) et de la maîtrise du fondeur.
    Le commanditaire du fondeur pourra néanmoins l’amener à utiliser un moule « à bon creux », qui lui permettra de couler un nombre infini de pièces identiques et dont la valeur n’excédera que peu celle du métal…
    De ce point de vue, l’expression prend toute sa saveur 😉
    Pour ce qui est des méthodes harmonieuses des jardiniers… Je suis sans voix devant la naïveté de votre métaphore : il suffit de regarder un jardin à la française pour s’en convaincre. Entre des allées bien râtissées et les buis taillés au cordeau, je cherche en vain où la liberté et le droit à l’erreur s’expriment.
    Quand aux techniques douces… parlez-moi des bonsaïs, des vignes et des pommiers en espalier…
    Le fond du problème n’est pas là évidemment mais le propos perd de sa portée si l’image est mal utilisée ou contestable.
    Cordialement,
    Sylvie, artiste multiple , jardinière amateurs, pâtissière passionnée et professeur d’anglais à ses heures. 🙂

    • Claire NUNN Claire NUNN dit :

      Merci pour ce commentaire instructif. Je m’intéresse ici à la réflexion « il ne rentre pas dans le moule » qui fait référence à la difficulté d’adaptation de l’école à l’enfant ou de l’enfant à l’école. Ma préoccupation est de savoir comment gérer la diversité … Je refuse l’image du moule et préfère celle du jardin, c’est totalement subjectif et personnel, autant que ma vision de l’école idéale.

  • Hélène dit :

    Bonjour Claire,
    Je trouve votre article très juste et le choix de vos métaphores très parlant, en plus d’être plaisant. Instruire et plaire, la doctrine de la mesure de l’honnête homme, n’est pas à la mode, malheureusement…

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