Dis-moi comment tu vas…

je t’aiderai à apprendre !

Cette journée d’école ne voulait rien dire pour moi. D’ailleurs étais-je même pleinement consciente d’être assise derrière mon bureau d’écolière avec un maître au top de sa « fonctionnalité » devant moi ? Du fond de ma mémoire, je me souviens n’avoir eu qu’une seule envie toute la journée : celle de pleurer. Je ne pouvais alors ni accrocher les mots du maître, ni partager, ni communiquer, ni réfléchir, ni retenir : la veille, on avait retrouvé mon chat disparu, mort… J’avais 8 ans.

meteo-du-coeur

Même si ce souvenir me semble lointain, je me souviens de cette émotion qui m’avait envahie durant toute cette journée d’école. Pas moyen de me concentrer, pas moyen de penser à autre chose et pas l’impression non plus qu’on « pouvait comprendre » ce que je vivais intérieurement.

Envahie par mes émotions

Encore aujourd’hui, il m’arrive d’avoir de sacrées émotions à affronter durant ma période de travail. Mais voilà, durant ma « formation d’adulte », j’ai appris à les dompter, à les mettre de côté, à les apprivoiser pour qu’elles ne me dérangent pas ou, du moins, le moins possible pendant la journée. Quitte à les laisser à la porte et à les reprendre au moment de quitter l’école, dans ma deuxième vie.

Il va sans dire que, s’il m’est arrivé d’être submergée par mes émotions enfant puis adulte encore, cela arrive donc régulièrement à mes élèves. Et la conséquence sur les apprentissages ou tout au moins sur la prédisposition à bien apprendre est évidente.

L’explication scientifique

Depuis des années, je qualifie avec mes mots cet état d’encombrement affectif par l’image symbolique d’une « sinusite affective ». Vous connaissez cet état de mal de tête accompagné de lourdeur et de sensation de décollement des yeux de leurs orbites, voire de barre écrasante juste sur les paupières accompagnée de chaleur telle une fièvre qui n’en est pas ?

Je n’avais jamais jusqu’alors réellement cherché d’explication « scientifique » à ce phénomène, parce que simplement convaincue que cet état n’était pas propice aux apprentissages.

Dernièrement, une de mes collègues ayant suivi une formation dont le thème tournait autour du fonctionnement du cerveau dans les apprentissages, a partagé ses découvertes et m’a de nouveau ouvert l’esprit, me donnant l’envie d’aller voir plus loin le pourquoi du comment scientifique.

Voici de manière condensée ce que j’ai compris.

Le cerveau est composé des trois parties distinctes, chacune responsable de la gestion d’une fonctionnalité :

  • Le cerveau reptilien ;
  • Le cerveau limbique ;
  • Le néocortex.

LE CERVEAU REPTILIEN : il est le cerveau de l’instinct, la tour de contrôle des éléments de notre survie, de nos besoins primaires (manger, respirer…). Il régule aussi le plaisir, l’attention et la peur. Il passe avant tout comme une priorité absolue. Ce cerveau prend donc le dessus sur toute autre fonction du cerveau.

Donc, si on a faim, soif, froid, peur, ce n’est pas la peine d’essayer d’apprendre… Notre esprit ne pensera qu’à ça !

LE CERVEAU LIMBIQUE : cette partie du cerveau est le centre des émotions mais aussi de la mémoire à long terme… C’est aussi le lieu des mécanismes de la motivation, de la réussite et des échecs. Ce cerveau mémorise, s’émeut et décide.

Autant dire qu’il faut le chouchouter aussi celui-là ! Joie, tristesse, colère, anxiété… aïe, aïe, aïe…

LE NÉOCORTEX : cette partie du cerveau est celle qui pense. Il est le centre du raisonnement, de la logique, de la conscience, de la rationalité. Mais ce cerveau partage ses conclusions avec les deux autres cerveaux qui doivent les valider.

Autrement dit, c’est ce cerveau qui nous intéresse en classe pour les apprentissages mais, à lui seul, il ne peut rien !

SOURCE : http://youbrain.fr/les3cerveaux/

Expérimentation en direct

Je m’amuse une fois de plus à confirmer ce que je viens d’écrire en vous racontant un petit bout de ma vie privée.

En effet, en écrivant cette partie de ma chronique, je vous avoue avoir dû faire quelques pauses.

  1. enfiler un gilet parce que j’avais froid.
  2. aller aux toilettes parce que… voilà !
  3. vérifier la respiration/température de mon fils malade qui dort.

J’analyserai cela ainsi :

1 et 2 font partie de mes besoins fondamentaux de « survie » (cerveau reptilien prioritaire).

3 fait partie de mes émotions, de mon affectif maternel qui pense au bien-être de mon enfant malade (cerveau limbique).

Il n’y avait donc pas de place pour mon NÉOCORTEX (pourtant en ébullition) pour produire mon écrit. Et c’est une fois ces désagréments résolus que j’ai pu reprendre ma plume.

La Météo du cœur

Régulièrement touchée par les dizaines de plaintes quotidiennes qui émergent sur une journée passée en compagnie de mes petits écoliers (Madame, j’ai mal aux dents, Madame j’ai soif, Madame ça me gratte…), j’avais déjà décidé à la rentrée de septembre 2016 de prendre les devants. Et c’est  sans m’appuyer spécialement sur ces explications scientifiques claires, que j’ignorais encore, que depuis cette année j’ai instauré, dans le « rituel » du matin, un instant particulier destiné à rentrer en contact avec les émotions et l’état d’esprit de mes élèves : la « Météo du cœur ».

Une question : Comment allez-vous ?

Trois réponses visuelles possibles :

  • le soleil = deux mains grandes ouvertes tels deux soleils brillants.
    • Cela signifie, je vais très bien, je suis en forme, je suis joyeux…
  • le nuage = le poing est fermé.
    • Cela signifie : il y a quelque chose qui ne va pas, je ne suis pas très en forme, ce n’est pas génial…
  • la tempête = les mains sont pointées vers le bas et remuent telle une tempête.
    • Cela signifie : ça ne va pas du tout, je ne me sens pas bien…

Il n’est bien sûr pas possible d’entendre tout le monde s’exprimer chaque matin mais cette « Météo du cœur » a l’avantage d’établir, en un coup d’œil, le climat du jour d’apprentissage de la classe.

En balayant du regard le vent des émotions, je sélectionne ensuite les élèves à qui je vais demander : « Que se passe-t-il ? » Je priorise bien entendu les nuages et les tempêtes mais il n’est pas inutile de faire parler les extra joyeux qui sautillent souvent sur leur chaise avec des super soleils clignotants parce qu’ils ont aussi quelque chose à partager (une fête d’anniversaire, des vacances, la naissance d’un petit frère…).

À ce moment-là, il faut s’attendre à tout entendre, tout recevoir :

  • Mon grand-père est mort.
  • J’ai mal dormi.
  • J’ai mal à la tête.
  • J’ai mal au cou.
  • J’ai pas dormi de la nuit.
  • Mon petit frère m’a réveillé trop tôt.
  • J’ai faim…

Aïe… les reptiliens sont de sortie !!!

J’essaie alors de trouver une solution de confort ou tout au moins de réconfort :

« Tu as mal à la tête ? Va boire à ta bouteille, il faut boire beaucoup pour faire passer le mal de tête. »

« Tu n’as pas dormi ? On va commencer doucement la journée et les copains vont faire attention à ta fatigue. »

« Tu as mal au cou ? Je te change de place aujourd’hui pour être face au tableau. »

« Ton grand-père est mort… Quel âge avait-il ? Il te reste plein de bons souvenirs… »

« Tu as faim ? As-tu déjeuné ? Tu peux manger ceci ou attendre, dans peu de temps c’est la récré… »

 

L’idée de cette « Météo du cœur », c’est de désamorcer, de faire perdre du terrain à l’émotion dans le cerveau limbique pour que le néocortex puisse prendre le dessus et se disposer à recevoir les apprentissages.

Aider à exprimer son mal-être pour se tenir prêt à apprendre.

Et cetera…

La Météo du cœur n’est ni une solution absolue ni une excuse face au manque d’effort, au tempérament « paresseux » d’un élève, à ses bavardages, à ses amusements, mais elle peut apporter une probable explication à la distance qui s’est installée entre lui et vos apprentissages.

Dis-moi comment tu vas, je t’aiderai à apprendre…

Pour cela, je vous invite aussi à être attentifs au contexte familial de vos élèves : un déménagement ? une séparation ? la maladie d’un parent ? un handicap ? Tous ces événements peuvent provoquer une avalanche d’émotions inondant le cerveau limbique, bloquant ainsi l’accès aux apprentissages par le néocortex… Il faut parfois rencontrer les parents pour leur faire part de votre « diagnostic » et les accompagner dans une recherche de solution.

Eh oui, professeurs, nous sommes aussi souvent infirmiers, docteurs, psychologues,… et ce n’est pas pour rien : mieux préparer l’élève à recevoir nos enseignements.

Être conciliant avec soi-même

Pour être cohérent avec nos cerveaux, il est bon de nous appliquer le même traitement :

Comment vais-je pour pouvoir enseigner ?

Nous ne sommes pas à l’abri des émotions, aussi faut-il parfois admettre que l’on n’est pas prêt, nous non plus, à enseigner à nos élèves comme on avait rêvé de le faire. Un décès, une maladie, une contrariété liée aux enfants, un problème de santé ? Toutes ces émotions peuvent nous mener à ne pas être disposés à transmettre nos savoirs correctement. Sans pour autant nous mettre en arrêt, il est parfois utile d’aménager un instant de  « pause » dans notre journée de classe. Pas prêt pour démarrer la grosse notion car la nuit a été mauvaise et nous avons l’impression que nos yeux touchent le sol ? Tant pis ! Reportons notre super leçon au lendemain, proposons à nos élèves un « temps calme », une occupation libre, un dessin, une lecture, discutons avec eux… et vidons notre esprit de nos émotions, un instant, pour mieux reprendre ensuite…

 

« Savoir écouter, c’est posséder, outre le sien, le cerveau des autres. »

Léonard de Vinci

Une chronique de Claire Maurage

Commentaires

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3 commentaires

  • Magali dit :

    Au collège, bien sûr ça peut marcher. Sauf que … 55 mn de cours, enlevons selon les périodes 5 à 10 mn pour entrer en classe, l’expression de tous les élèves, entre 5 et 10 mn. La « reprise » par l’enseignant (au minimum, entre 5 et 10 mn non ?), il ne reste pas grand chose pour avancer le cours …
    Mais j’ai déjà eu des formations en neuro-sciences, je suis très consciente que ce sont des paramètres que l’on est obligés de prendre en compte d’une façon ou d’une autre, sinon, ils se vengent !
    Donc sous cette forme-là, c’est impossible, par contre, en s’y mettant à plusieurs, et en faisant une sorte de formation aux élèves, en début d’année par ex, ça marche !

  • Fabienne OHL dit :

    Enseignante en collège, c’est au moment de l’appel qu’il me disent comment ils vont plutôt que présents et ils aiment beaucoup, si j’oublie ils me le demandent.

  • Fanny Fanny dit :

    En espagnol, je demande toujours comment ils vont en début d’heure. Si en général, ils me répondent « bien gracias », il arrive que des « mal » ou même des « fatal » se fassent entendre. Je prends toujours le temps de savoir pourquoi. En te lisant je me dit tout de même que pas assez. Et que c’est de toute manière une bonne occasion de pratiquer la langue…

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