ApoCAPlypse Now

L’enfer du vendredi

Rappel. Prérequis.

La relativité selon Albert Einstein.

« Pose ta main sur une casserole d’eau bouillante, une minute te semblera une heure. Caresse le dos d’une jolie fille, une heure te semblera une minute. » Coquin cet Albert. Eh bien moi, le vendredi de 15 h 30 à 17 h 30, je suis dans l’application pratique de cette théorie. Je flirte avec le mysticisme. J’aimerais croire au corps astral.

Le vendredi de 15 h 30 à 17 h 30, j’ai ma classe de CAP 2.

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Parlons tout d’abord de l’horaire. Choisi avec soin. Le vendredi à cette heure-ci, on n’a pas envie de refaire le monde, on ne veut pas résoudre le conflit syrien ; on veut juste partir, fuir en week-end pour tout oublier. Et sur ce point-là, nous nous rejoignions eux et moi, nous avions les mêmes objectifs. Donc, quand j’avais vu en juillet ce créneau-là, je m’étais tout de suite dit que ça allait être compliqué. Encore plus quand je voyais un collègue sortir dépité dès le lundi soir, les larmes aux yeux, me disant : « Ils ne veulent pas travailler, ils pensent déjà au week end… »

Inutile donc de vous dire ô combien j’attends ces deux heures d’histoire-géographie. C’est sans nul doute ma Némésis de l’année scolaire 2016/2017.

Blofeld qui rencontre Sauron.

J’ai donc tout essayé : la menace, le chantage, la supplication. J’ai même essayé de faire cours. Sans succès. Alors, dans les premiers temps, je sortais lessivé, furieux et à la limite de quitter l’Éducation nationale pour me blottir dans les bras charnus de la Restauration Rapide. Puis, appliquant le contenu de ma formation de début d’année (sans toutefois faire la farandole avec eux, bien que cela eût été des plus cocasses), j’ai bien vu qu’il fallait aussi comprendre mon auditoire et ses attentes, et restreindre mes déjà maigres espoirs afin de faire passer des contenus, des capacités simples, mais pleinement réalisables.

«  Ok, donc est-ce qu’aujourd’hui vous avez pensé à apporter un stylo pour écrire ? Vous vous souvenez de ce qu’on a fait la séance précédente ? »

Je jette mes deux questions en pâture aux fauves. Vocare Ad Regnum.

Histoire du gadjo qui a ken les Indiens

Ils sont quatre aujourd’hui. On est loin du guichet fermé de la semaine précédente où, sous les hourras d’un public difficile, j’étais parvenu à finir mon chapitre sur Christophe Colomb : le gadjo qui a découvert l’Amérique et a ken les Indiens.

Ils sont quatre. Les quatre cavaliers.

Armés de stylos.

Pour ce qui est de la séance précédente, c’est déjà plus délicat, j’ai du mal à leur faire comprendre qu’à cette époque-là, on ne pouvait pas faire de selfies pour rendre des comptes à la reine d’Espagne, et que le voyage durait longtemps car les bateaux ne voguaient pas avec du super sans plomb. J’avais beau leur montrer des tableaux d’époque (« Haaaa sont dégueulasses, ils sont à poil, sérieux ? ») ou les gesticulations de Gérard Depardieu sous la musique de Vangelis, rien n’y faisait. On était dans l’hermétisme le plus total (RIP Hermès Trismégiste).

Donc me voilà en train de tenter vainement de leur faire faire leur dossier de CCF, et eux tentant beaucoup moins vainement de couvrir ma voix et mes indications diverses. Et là, à cet instant, j’ai assisté à un débat que je me devais de rendre public, afin de vous éclairer sur ma condition d’enseignant de CAP.

Les limites de l’amour filial

Campons le décor. L’activité de recherche de documents est lancée, ils sont chacun à leur table et s’apostrophent gaiement dans une ambiance bon enfant. Tout commence quand Malik déclare à Yasmine qu’elle ressemble à une actrice. Celle-ci semble flattée, jusqu’à ce qu’elle comprenne que ce n’est pas une actrice de films à gros budgets, plutôt une actrice… Enfin vous m’aurez compris. Surgit donc une flopée d’insultes diverses sur le physique du jeune homme, dont je vous passerai les détails, car ils ne sont pas pleinement nécessaires au déroulement du débat susnommé. La suite est plus captivante, et je dois la retranscrire au style direct.

« Hé Yasmine, j’ai une question. Est-ce que t’accepterais de faire des films X car t’as pas une thune, t’es genre clocharde sous un pont et tout, t’as la dalle ?

— Ha, mais t’es con, lâche-moi espèce de bâtard, jamais je fais ça.

— Ok, et pour soigner ta mère qui est malade, genre elle a un cancer elle va caner ?

— Ça va pas non ? T’es un porc, t’as serré ou quoi ?

— Ça va, sois une fille bien, ta mère elle est malade, elle va mourir sinon, moi s’il faut je fais, j’ai pas honte, je suis un gentil garçon, vous voyez ? »

Quel dévouement. Et tout cela sur une séance d’histoire. J’envie la prof de PSE.

Et là, je vois Malik réfléchir quelques instants. Un enfant plein d’espièglerie. Et il lance la diatribe fatale en disant :

«  Ok, et si pour sauver ta mère qui va mourir, tu n’as qu’un moyen, c’est de faire l’amour avec elle, tu le fais ? »

Bon, il n’a pas vraiment dit faire l’amour. Mais là, je suis stupéfait. Bouche bée. À côté, David Cronenberg fait de l’Alexandre Jardin. Et je rappelle que le sujet du jour, ce sont les grandes découvertes. Ah ça oui, on en découvre des choses.

Yasmine répond. D’un ton ferme et presque logique.

«  Ma mère, elle voudrait jamais que je baise avec elle pour la sauver. »

Bien entendu. Rhétoriquement, ça se tient. La morale est sauve. La mère décède mais garde son honneur. Fin de l’histoire. Je tiens mon accroche pour ma prochaine séance d’EMC.

Et là Francis, qui jusqu’à présent avait le nez plongé dans son dossier, opine du chef et, regardant l’assistance, s’exclame en quasi hurlant :

« Et si pour sauver ta mère malade, tu dois le faire, mais AVEC TON PÈRE ? »

Voilà.

Ainsi la boucle est bouclée. On m’a toujours dit qu’on pouvait rebondir pédagogiquement sur les remarques des élèves, mais là, j’ai bien peur d’avancer le pied sur un territoire inconnu, et que les jeunes me demandent MON avis sur la question. Je suis en mode ninja.

Marlon Brando ou Rox et Rouky

Quelques minutes s’écoulent. Je ne me souviens pas de la réponse de Yasmine, qui devait comme chaque fois ne pas manquer de bon sens. Je sais juste que la fin de l’heure est arrivée, et que les quatre bambins me rendirent leur dossier, terminé.

Ils avaient bossé. Dans la joie et la bonne rumeur. Colomb avait suscité un débat assez avant-gardiste que beaucoup de son époque auraient qualifié d’hérésie, de sorcellerie ou de bacchanale.

Mais il n’y avait pas mes CAP à l’époque.

Ils quittèrent la salle, et moi je fis de même.

Il est 17 h 30. Vendredi soir.

J’ai soudain envie de regarder Rox et Rouky à la télé.

« J’ai observé un escargot qui rampait le long d’un rasoir… C’est mon rêve… c’est mon cauchemar…. Ramper, glisser le long du fil de la lame d’un rasoir. Et survivre. »

 

Une chronique de Frédéric Lapraz

 

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