Enfer et (dé)Formation

Chronique d’une formation annoncée

On nous avait gentiment demandé de nous regrouper dans la cour, car apparemment on avait une nouvelle à nous annoncer. On commençait donc à chahuter gaiement comme chaque fois qu’on est en groupe, ça parlait, ça se bousculait, ça téléphonait jusqu’à ce que la dirlo arrive en haut des escaliers, un sourire rayonnant, enfin mi-rayonnant, aux lèvres. Elle nous annonçait donc le fameux message : il n’y aurait pas cours demain, mais formation à la place, durant toute la journée ! Et là, comme souvent, la moitié des potes sautait de joie, car ils n’avaient rien révisé de leurs cours, et quelques autres faisaient la moue, les « bons », ceux qui arrivent tous les matins le cartable rempli de papiers divers, qui vous parlent le midi de tout, sauf du film que vous avez maté la veille (« Mais quoi, tu as la télé chez toi ? C’est tellement abrutissant et dégradant intellectuellement… »). Puis ’y en avait deux-trois autres qui n’ont pas manifesté de réaction.

Normal, ils n’avaient pas raccroché leur téléphone.

 

Enfer et (dé)Formation

 

MARDI MATIN

La consigne était claire. Il fallait venir habillé de façon à être à l’aise. Certains sont venus en survet-baskets. Sauf celles d’EPS qui sont en survet toute l’année et qui, en fait, sont plus à l’aise en jupe et talons. Va comprendre. La prof d’arts porte du Desigual. Pourquoi ne suis-je pas étonné ?

On est dans la grande salle, les tables ont été retirées, et nous voilà assis sur des chaises dans une sorte de cercle gigantesque. Au milieu, une ligne a été tracée à la craie. Le prof d’histoire demande si des joutes sont prévues. L’humour du prof d’histoire… Les formateurs entrent dans la pièce et sont observés de la tête aux pieds en quelques dixièmes de seconde. Une vie leur est inventée, plus ou moins tumultueuse. Certains chuchotent déjà que la formation va être bidon. Comme d’habitude. Les formateurs n’ont pourtant pas encore entrouvert les lèvres.

La présentation commence. Nous sommes donc ici pour élargir notre vision du conflit. Le conflit, sorte de ritournelle du lycée pro, si bien que, quand il n’y en a pas, on se sent presque inquiet, mal à l’aise. Les formateurs nous soumettent donc le programme de la journée, et une sorte de nébuleuse s’installe dans l’assistance. On se sent comme des nuggets qui ne savent pas à quelle sauce ils vont être mangés. On se présente de manière circulaire : « Bonjour, je m’appelle Frédéric, j’ai 38 ans, et je suis enseignant anonyme. J’essaye d’exister en classe, mais c’est pas toujours évident vous savez. » Je retiens mes larmes, et je sens les regards compatissants de mes collègues sur moi. Cette symbiose me réchauffe le cœur. Le tour continue, et je me sens moins seul, bizarrement. Alors, pour nous lier définitivement, on nous demande de marcher, sous une musique apaisante, en prenant compte des autres et de leur espace de confiance.

Quel magnifique spectacle de voir Clotilde, la prof d’anglais, slalomer entre nous en souriant tel Edgar Grospiron à ses heures de gloire, ou Pat sautiller allègrement entre les lignes. Impossible de prendre la tangente en début de journée, et les nouveaux profs se regardent, médusés, se demandant à quel rite d’initiation ils vont être exposés par la suite. Tout le monde s’assoit, essoufflé. Je n’avais pas encore élargi ma vision du conflit, mais je me sentais prêt à déclamer du Hamlet au Shakespeare’s Globe Theatre.

Après cette curieuse mise en bouche s’enchaîne une partie théorique des plus enrichissantes : rien n’est plus intéressant qu’une réelle mise au point sur la théorie du cerveau triunique. Les mots « limbique », « reptilien » et « néomammalien » finissent de me convaincre. Et même si les esprits les plus chagrins aiguiseront leur mauvaise foi en disant que les travaux de MacLean sont obsolètes depuis des années, moi je les trouve durs. Moi au moins, j’ouvre ma vision du conflit.

Les schémas s’enchaînent, et je sens quand même qu’au bout de deux heures les esprits s’échauffent. Mathieu trépigne sur sa chaise en maugréant. Il vient de capturer son 4e Roucool, et visiblement il n’a plus grand-chose à se mettre sous la dent. Annie, elle, regarde désespérément la sortie à la recherche d’on-ne-sait-quoi ; je pense que l’arrivée de n’importe qui, disant n’importe quoi, la satisferait.

Éric fulmine, car il n’a plus de batterie.

Tom a faim et dévore son 4e pain au chocolat.

Les nouveaux sont comme des poussins en batterie.

« Les bons » prennent des notes et opinent du chef.

Midi.

Si certains ne fument pas. Les formateurs devront mettre en pratique leur gestion du conflit en mode GIGN.

 

MARDI APRÈS-MIDI

Après la pause, finie la théorie. Les formateurs lancent le mot. Nous allons expérimenter, faire ce que nous pourrons faire par la suite avec nos jeunes pour créer une cohésion, souder le groupe classe et ainsi éviter que le conflit n’éclate.

Et voilà que quelques secondes plus tard une farandole s’organisait avec tous les professeurs… farandole qui avec le rythme tribal proposé par nos gourous devenait au fur et à mesure plus lancinant, sorte de mélange entre La Salsa du démon et une danse raëlienne. Si un élève était entré dans la pièce dans cet instant de grâce à ce moment-là, j’aurais opté pour une mutation transplanétaire.

Je ne puis vous dire les raisons invoquées pour cet exercice-là, ni pour celui où je me retrouvai face au professeur de droit, le doigt dressé contre le sien, dans une joute (finalement, on y arrivait) à la fois physique et mentale des plus éprouvantes. Je toisai d’ailleurs les gagnants avec mépris, j’aurais aimé que mon doigt soit le vainqueur, mais il n’en fut rien.

Et peu importe que demain la secrétaire vomirait encore ses diatribes sur la comptable, et que les assistants d’éducation souffleraient après la 125e excuse de retard bidon, pour le moment on dansait tous, on co-existait tous, et c’était beau. Les nouveaux appelaient le rectorat pour une demande de poste TZR.

« Les bons » prenaient toujours des notes.

L’après-midi touchait à sa fin. Les formateurs nous remerciaient, dans le chahut général, pour notre attention. Ils avaient su mener leur barque à destination, même si plus de la moitié avait sauté des chaloupes préférant être dévorée par des requins.

Ils finirent leur discours qui me rappelaient mes fins de cours, lorsque, moi aussi, je parle à des nuques dans un bruit de fond, et ils rentrèrent chez eux, satisfaits, j’en suis sûr, du travail accompli.

Et moi ? Moi, je me demandais comment j’allais pouvoir réinvestir ces connaissances dès le lendemain. Je rentrais plus épuisé qu’après une journée standard, avec de l’espoir, mais aussi des doutes. Difficile en effet de sortir de sa zone de confort.

Comme le dit Onfray : « Nous sommes des animaux de territoire. »

Il y a du reptile en nous.

Une chronique de Frédéric Lapraz

Commentaires

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3 commentaires

  • Carrouee Martine dit :

    Excellent!!! Bravo et merci Frédéric de m’avoir fait rire de bon cœur en lisant ta chronique du 29/09! C’est tout à fait ça! LOL
    Peut-on en faire un copier coller pour mettre en salle des profs?
    Je me permettrai dans un 1er temps d’envoyer le lien de cette page à tous mes collègues! OK?
    Bien cordialement,
    Martine C (lycée pro Paris)

  • Fred Fred dit :

    Bien sûr Martine ! Tu peux afficher !
    Content que la chronique te plaise en tout cas

    A très vite … EN formation

  • Maryse Roudaut dit :

    Bravo c est courageux de laisser ses a-prori au vestiaire et accepter de se « lâcher » assez pour vivre une expérience différente. Je suis sûre que vous êtes tous sortis enriichis et avec une meiĺeure cohésion.

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