La rentrée, c’est aussi un métier

Rentrée des classes

Je ne sais plus vraiment.

Quand les premiers signes sont apparus.

Un brusque changement dans l’air. Le soleil était moins chaud, le vent soufflait plus fort et charriait avec lui des odeurs nauséabondes. Dehors, pourtant en pleine nature, je me sentais soudain oppressé. Comme cet opossum qu’on a capturé alors qu’il tétait encore sa mère. Non, laissez-moi réfléchir c’était plus tôt.

Je me trouvais au cinéma en partance pour un de ces films américains estivaux qui font passer les frères Dardenne pour de vils yes men. Il était question d’honneur, de réflexions sur son soi profond et d’invasion extraterrestre. Assis, voire vautré sur mon fauteuil à dévorer des bonbons acidulés, j’avais soudain eu un haut-le-cœur lorsque j’avais vu cette réclame pour cette grande enseigne sportive qui fait la joie béate de nos amis amateurs de suées et de développement musculaire.

Là, devant mes yeux ulcérés, je voyais ces enfants jouer dans la cour, le sourire éclatant, se cherchant et se chamaillant ; puis ils se retrouvaient en salle et plaisantaient gaiment avec leur institutrice (charmante au demeurant). Le choc. En moi se produit un désastre organique et psychologique proche d’une tourista émotionnelle.

En quelques secondes c’était foutu, je revenais direct les pieds sur terre alors que les bonbons se dispersaient sur le sol et semblaient courir et s’enfuir comme des insectes.

Dans deux semaines.

C’était la rentrée.

Oui, malgré les signes avant-coureurs sur BFM, comme les chassés croisés sur les routes, les gens visiblement tendus et cette allocation rentrée scolaire (que j’avais brillamment occultée de mon cortex cérébral) j’étais parvenu à slalomer entre ces infos pour ne garder en tête que JO, canicule ou burkini.

Les trois essentiels de l’été.

Mais là, je ne pouvais retenir mes larmes ; surtout que le soir même je recevais un texto d’un numéro inconnu qui enfonçait le clou :

 

« Hé monsieur ça va, on va bientôt se revoir j’espère vous êtes bien reposé moi cette année j’ai décidé je vais vraiment travailler j’espère on va pas trop faire bordel »

Ou comment un univers entier peut se résumer en quelques lignes. Butor n’aurait pas fait mieux. Bravo Jenna.

Il fallait donc se préparer désormais. J’inspectais mon nouvel appartement et décidais en premier acte fort de donner l’ensemble des produits gras et sucrés que contenait ma cuisine, ceci afin d’éviter les phrases fatidiques de début d’année :

 

« Monsieur vous avez tarpin grossi, on voit vous avez bien profité durant ces vacances hein » (Élève connu de vous)

«  On a qui maintenant le gros-là qui camoufle et qui fait le jeune ? » (Nouvel élève)

 

Voilà pour l’aspect physique, il restait deux autres éléments à traiter pour une rentrée optimale.

D’abord la psychologie de l’enseignant. Dans mon cas, il était inutile de se passer en boucle « Esprits rebelles », «  Entre les murs » ou encore « La Vague » ; car ces divertissements pop-corn ne mettaient pas en exergue l’ampleur de la tâche ; j’optais plutôt pour un repas avec plusieurs collègues triés sur le volley (oui, mes collègues sont tous sportifs), enfin du moins ceux qui répondaient au téléphone ( car il existe une espèce d’enseignant qui éteint son portable avant de l’enterrer dans son jardin, afin de couper réellement tout contact avec son métier durant deux mois). Quand j’eus fait le tri avec les absents, les grands voyageurs (rappelez-vous la prof d’arts Appliqués qui ne peut partir que sur un autre continent) , il en restait une demie douzaine de valide. Nous nous retrouvions donc pour boire un verre avec ce que j’appelle une mise en condition, une ré alphabétisation commune autour de termes tels que « contenu », « pré requis », ou encore « remédiation ». Des mots oubliés sur un coin de table en juin. Et là, nous nous remotivions tous et toutes en promettant de reboire ensemble à chaque coup dur durant l’année (ce qui nous conduirait à une cirrhose en quelques semaines).

La deuxième chose importante était de travailler notre organe essentiel : la voix. Je vous vois déjà vous moquer de moi mais je n’imagine pas qu’à moins d’être fou, sénile ou d’être à vos heures perdues directeur de centre aéré, vous n’êtes absolument plus habitué à discourir seul durant des heures sans que personne, j’ai bien dit personne, ne réponde à vos questions. Je me mettais donc à parler avec ma chatte de politique extérieure, d’utiliser des questions rhétoriques et elle campait assez bien le personnage de l’élève, sauf qu’elle me regardait souvent avec plus d’affection qu’eux. Pour finir, je me mettais à hurler devant mes cactus et mes plantes grasses leur demandant de pousser plus vite et d’arrêter de se disperser pour un rien. Je me couchais le soir fier et exsangue, avec une belle extinction de voix. La préparation était terminée.

 

Voilà, il me reste désormais quelques jours pour dépoussiérer mon cartable, qui trône dans le dressing comme un roi déchu, vestige du passé. Demain je passerai sans doute au lycée pour en humer l’air et reprendre mes marques, tel Bolt repérant la piste avant de s’élancer. Un mélange de peur, d’appréhension mais aussi d’excitation est en moi et ce savant mélange devrait me procurer assez d’adrénaline pour oublier de dormir les trois prochaines nuits.

Car la rentrée, c’est aussi un métier.

Croyez-moi.

Une chronique de Frédéric Lapraz

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