Sous les galets, la classe.

19 mai. Ce matin, nous avions une réunion importante au bahut. La directrice arrivait, le visage grave et nous regardait fixement, les uns après les autres. La nuit avait dû être difficile, les traits étaient tirés. Puis, lentement et d’un ton solennel, elle commençait son préambule. Elle avait rencontré le recteur hier, accompagnée de l’ensemble des chefs d’établissements de la région. Et là, il avait demandé, d’une voix claire. Une haute et intelligible voix. Elle n’oublierait jamais.

Marseille

«  Nous devons. Vous devez reconquérir le mois de juin »

L’absentéisme scolaire estival. Ou un marronnier qui se lovait douillettement près des tirs de kalash, des défaites olympiennes ou des dernières tirades de Dédé, patron du Mistral. Dans son discours, il demandait donc, assez lourdement, que les élèves puissent venir en classe le plus longtemps possible, et que nous, enseignants, nous les accompagnions jusqu’aux portes des vacances, là où les cigales se mettaient en chantier, à l’ombre de la pinède. Anisette, parties de pétanque où on baise Fanny.

J’en passe et des meilleures.

Le Recteur. Le titre lui-même en imposait. La rectitude incarnée. Il se tenait devant eux tel un William Wallace, peinturluré aux couleurs de l’Éducation Nationale et brandissait son drapeau, nous menant au combat…

Ouais… mais non.

Car près de lui, y avait Sophie Marçot. Non, pas celle qui interprétait Isabelle de France. Marçot de troisième prépa pro. Celle qui disait que « c’était normal Nabilla elle a planté Thomas, c’est l’illégitime défiance, un truc comme ça ».

Et elle venait de lui susurrer à l’oreille le triste constat.

Le mois de juin, il était mort chez nous. Décimé. Piétiné. On peinait même à le nommer. On y trouvait seulement des profs de ces catégories :

  • Les moribonds, qui, fourbus, ne pouvaient de toute manière plus rentrer chez eux ; on les retrouvait, les yeux hagards, déambulant dans les couloirs tel Rusard à la recherche d’élèves oubliés dans les classes.
  • Les pragmatiques, qui tenaient le siège devant le bureau de la Directrice pour obtenir d’elle les meilleures classes, ce qui leur permettrait d’augmenter leur quota de vraies séquences et de diminuer, par conséquence, leur quota de Xanax. Tout était envisageable pour obtenir le Graal. Du dépôt de cadeaux façon rois mages devant sa porte jusqu’au malaise vagal.
  • Les consciencieux, qui préparaient leurs séquences dès qu’ils avaient obtenu leurs classes, car ils savaient pertinemment qu’une fois arrivés chez eux, le syndrome dit du « pédago-fénéo-juilletiste » les prendrait au corps, et les rendrait ainsi incapable de soulever le moindre stylo ou émettre une quelconque idée sur une séance en co-animation avec la prof d’Arts (qui elle, d’ailleurs, s’était tirée au Guatemala depuis début juin. Pourquoi tous les profs d’Arts partent d’ailleurs vers des destinations lointaines. Qui les a déjà entendu dire : « Je vous laisse, je passe mes vacances à Mulhouse ! » ?).
  • Pour finir, je ne ferais pas l’impasse de la catégorie dite des « convoqués ». Oui, dès le mois de mai, nous étions convoqués. Brevet, BEP, CAP, BAC, CFG, CQFD, BCG. Chaque sigle existant était une possibilité pour nous de découvrir d’autres univers.

«  Tu vas surveiller le Brevet au lycée Agricole de Pitouzan. Y aura 12 élèves. C’est à 50 bornes. »

Et là, dans les salles poussiéreuses d’autres édifices, on découvrait, au hasard des surveillances et des corrections… qu’on n’était pas tout seul.

Un seul regard.

Lorsqu’on passait dans les couloirs.

Et on savait.

 

La règle numéro 1 du class club est… on ne parle pas du class club.

Ainsi, si le mois de juin s’était définitivement dispensé d’élèves ; celui de Mai, lui, était, pour moi, le centre des combats.

La ligne Maginot du lycée pro

Dans notre établissement, le constat était simple. Une fois les vacances de Pâques terminées, on rendait aux élèves les copies de la semaine d’examens blancs. Et là, je pense qu’il y a une méprise… Ils devaient tous croire que c’était là les vrais examens, car une semaine plus tard, les classes devenaient aussi vides qu’un rayon électroménager un premier jour de soldes.

Quelques individus subsistaient, souvent le teint halé (ce qui contrebalançait avec mon teint blafard vu que j’avais passé mes vacances à corriger leurs copies). Les pantalons faisaient place aux shorts, bermudas ou autre jupes en portefeuille.

Les lunettes devenaient plus opaques, à l’approche du bac. (Rime que n’aurait pas reniée 2Pac)

J’avais demandé à cette jeune fille son classeur, elle avait répondu qu’il ne rentrait pas dans son sac. Normal : la serviette de plage et les raquettes de beach ping pong prenaient toute la place.

Souvent, je me retournais lorsque, alors que j’écrivais mes dernières lignes sur l’Homme face aux avancées technologiques et scientifiques, mon odorat était alerté par une douce odeur de Monoï ou d’Oenobiol.

Le sable fin à portée de main. Sans même le sable.

 

«  Monsieur, on va faire quoi, on va pas travailler quand même on est 5 ? »

Mon visage disait séquence. Le leur disait détente.

Nos univers devenaient incompatibles.

 

J’aurais aimé déverser deux tonnes de sable, faire un petit « mardi-plage », mais je pensais alors au Recteur, à la Directrice et je tentais de combattre, de proposer, encore et encore, des pratiques innovantes. Vainement.

Candide contre Goliath.

Tout cela finissait en général en goûter improvisé (mondialisation et diversité alimentaire, toujours se référer au programme) ou en séance de ciné : « Voilà l’année est bientôt finie, je voulais conclure en vous passant Germinal, qui traite brillamment du monde ouvrier »

Qui donnait…

 «  T’as vu le prof de français, il nous a passé Taken 1, 2 et 3, c’est grave comme il déchire, moi j’croyais que c’était un gros payot »

 

(Toujours se référer au programme)

 

La bataille était difficile. L’issue ?

Incertaine.

On se battait contre la météo, les calanques, la fête du lycée que l’on faisait en mai pour avoir encore assez d’élèves pour participer à la fête et qui sonnait par conséquence comme le début des vacances solaires.

Sous les galets, la classe.

«  C’est pas une métaphore ça monsieur ? L’auteur, il veut nous dire que même si on fait plus cours comme d’habitude car c’est grave la Hayat, ben on peut toujours apprendre des trucs comme ça en détente non ? »

Voilà Thomas, t’as tout compris.

Une chronique de Frédéric Lapraz

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