Prof et gentil(le), est-ce possible ?

chroniquevingtquatremai

Rien à faire, je vis dans le monde des Bisounours et les élèves l’ont bien repéré !

« Mme xxxxxxxxxx, elle est gentille. » Rien à faire, je vis dans le monde des Bisounours et les élèves l’ont bien repéré. Car le masque de la méchante mal vissé au visage m’en tomberait bien vite. Je ne fais pas peur (ni grande, ni voix de stentor, ni ton menaçant), je ne m’habille pas strict (le tailleur me va comme un tablier à une vache), je ne crie jamais et j’ai tendance à être sympa : je redonne les photocopies paumées, je peux tolérer un petit retard sur les remises d’un devoir, je consulte les élèves pour savoir quel thème les intéresse avant de lancer un nouveau chapitre. Tout cela me jouerait-il des tours ?

D’abord oui, mais en fait non.

Le prof gentil est plus « testé »

Bavardages, propos irrespectueux, retards exagérés dans les remises de devoirs, les élèves ont tendance à beaucoup tester le gentil ou la gentille (surtout si TZR !). Si vous voulez savoir pourquoi je redonne les photocops, c’est parce que je suis une ex-b****lique repentie. À leur âge, mon bureau était un bazar sans nom et il peut m’arriver d’oublier un papier ou de rendre des copies en retard. Alors, je ne saurais imposer aux autres ce que j’ai du mal à m’imposer à moi-même. Tout cela inspire plutôt le respect, coupe court au bazar car chacun a son document. Et bien sûr, cette tolérance ne m’empêche pas de travailler avec de vraies règles de vie en classe qui plantent quand même un décor cadré. Enfin bref.

Quand on est gentil, il ne faut pas s’en cacher. Je me suis lancée, il y a quelques temps, dans une grande tirade face à une classe qui m’avait réservé un accueil pas franchement sympa. C’était une veille de conseil de classe. « Alors, comme ça, vous vous permettez des réflexions désagréables parce que je suis remplaçante et gentille ? » Et là, j’ai donné à chacun mon appréciation et la moyenne (sauf pour ceux ne les souhaitant pas publics). Chacun a pu savoir ce que je pensais de son travail et de son attitude à mon égard (je le fais toujours, pas de non-dit, j’assume ce que je pense). J’ai même ajouté (sans l’avoir noté sur les bulletins) : « Untel, j’ai l’impression que vous vous moquez souvent de moi. » Le Untel n’ayant pas nié, il a au moins vu que j’avais compris son manège. Et j’ai repris mon laïus lors du conseil de classe, déplorant une ambiance de travail un peu décevante, à mon avis. Au risque, une fois de plus, de passer pour une gentille idéaliste, mais une gentille courageuse qui ne mâche pas ses mots auprès des profs principaux, équipes, direction s’il y a des problèmes. Car le courage est le pendant indispensable au gentil pour asseoir son autorité, mot auquel je préfère celui de personnalité (car c’est en fait cela, étymologiquement). Je ne manque jamais de le rappeler aux élèves qui ont tendance à faire un dangereux amalgame selon lequel le prof qui fait peur a de l’autorité, le prof qui ne fait pas peur n’en a aucune…

Les armes du gentil

On passera le côté pédagogique (je ne suis pas donneuse de leçons), chacun fait de son mieux pour captiver ses classes ou au moins limiter la casse. Je m’engagerai sur d’autres sujets en commençant par la gentillesse elle-même. Ben oui, si on est gentil, on nous répond gentiment, je crois au pouvoir de l’exemple. Et beaucoup d’élèves apprécient d’être traités avec égard. Comme je l’ai déjà écrit, je vouvoie, même en 6e, truc appris un peu tard dans un collège très hard où je tutoyais, faute d’expérience. En vouvoyant les élèves, on a moins de risques de se faire tutoyer dans tous les sens du terme !

Autre arme non négligeable, l’objectivité. Le gentil peut mettre un mot sur un carnet mais s’en tiendra aux faits : « Bidule a bavardé et dérangé le cours. » Et pas « Bidule est un élève dissipé qui me dérange ». Cela joue beaucoup, à la Super Nanny : « Juger le comportement mais jamais la personne ». Il en est de même pour le bulletin scolaire de celui qui n’a rien fichu : « Truc n’apporte jamais son cahier et refuse de participer. 3 devoirs non rendus. 1 exclusion de cours, quel dommage ! etc. » Rester factuel, toujours avec un peu d’émotion « gentille » (oui, encore, mais jamais forcée) pour montrer que l’on ne s’en moque pas. L’élève et les parents sont mis devant le fait accompli, pas de jugement de valeur sauce « cancre et paresseux ». En tant que prof gentil, si parfois il faut sanctionner, faire comprendre que c’est un choix par défaut, que l’on aurait aimé travailler autrement mais que le dialogue bienveillant, etc. a échoué. Cela peut décourager ceux qui auraient tendance à faire des bêtises et cela montre que l’on n’est ni « trop bon, ni trop c** », comme le veut le célèbre adage.

Autre levier puissant, le coucou téléphonique aux parents. Quand ça marche, ça marche du tonnerre et quand cela ne marche pas (numéro non valable, parent pas à l’écoute), on aura quand même essayé. Le coucou téléphonique (j’utilise l’expression car, même énervée, j’appelle gentiment) est une preuve que l’on s’intéresse vraiment à la situation du gamin qui nous préoccupe : problème de comportement, travail, etc. Il m’est plusieurs fois arrivé de passer une heure au tel avec des familles débordées. Je viens d’instaurer un autre truc qui marche bien, le texto post-coucou téléphonique à H24. Si les parents ont pu débriefer avec leur gamin en leur expliquant : « Ton / ta prof s’en fiche pas, etc », il y a des chances que le cours d’après se passe nickel. J’encourage donc oralement l’élève en fin d’heure et je passe un texto aux parents pour les remercier style : « Machinchose a bien tenu compte de nos remarques et a vraiment bien travaillé pendant le cours. C’est très encourageant, il faut continuer. ». Comme ça, texto à l’appui, l’adulte peut montrer qu’il y a du mieux et que cela se sait !

Tout ce dévouement est essentiel à l’autorité, à mon humble avis. Quand on s’engage au maximum, le retour sur investissement est quand même bien présent. Même s’il faut faire le deuil de vouloir être apprécié à tout prix : certains élèves ne nous pifreront jamais, nous on n’est pas là pour les aimer, on doit juste travailler ensemble et dans les conditions les plus agréables possibles.

Pour terminer ce petit post, je vous renverrai à la citation de Nirvana, reprise par McDo « Come as you are », venez comme vous êtes, en mode et lieu scolaire, bien sûr, et pas que pour le look. Je pense au moins que vous gagnerez beaucoup de temps. Petite pensée pour les jeunes profs qui ne le savent pas : n’essayez pas de vous créer le personnage que vous n’êtes pas. Je vous le dis par gentillesse, vous vous en doutez.

Une chronique de Frédérique

Commentaires

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5 commentaires

  • WEHR dit :

    Je suis moi-même une Frédérique enseignante en lettres histoire dans un LEP et » GENTILLE » (mes élèves rajoutent souvent : « trop gentille »!!! Même si la gentillesse ne paye pas toujours (je le vis au quotidien!!) cela fait du bien de se dire que l’on n’est pas la seule à la partager. J’espère toujours que ce trait de caractère fera ressortir le meilleur chez mes élèves.

  • Sebastien dit :

    Je partage cet article et l idée que la gentillesse n est en aucun cas une faiblesse pour asseoir son autorité. Elle fait partie des qualités qui la renforce, et qui permet à nos élèves de l accepter. Trop de personnes estiment qu il se doivent de prouver leur autorité alors que celle-ci est une acceptation par l autre. C est un paradigme différent qui nécéssite d accepter que nos éleves soient tout simplement comme nous, avec leurs humeurs, leurs envies, leurs problemes, etc… et que si nous les aidons, si nous les accompagnons face à tout cela, ils nous écouteront tout naturellement. Merci à vous

  • violette eric dit :

    J aimerais être un de vos élèves !

    Oui, je pense que votre chronique est juste et comporte 2 points essentiels: la bienveillance et la direction de classe.
    Et il n’y a aucune antinomie la dedans.
    On peut diriger correctement un groupe et être à son écoute. Que ce soit en posture de professeur ou d’animateur.

    Nous manquons je pense dangereusement dans notre école de démocratie, nous laissons peu de place aux élèves de peur d’être débordé. Nous leur laissons souvent peu d’initiatives. Le résultat est que nos élèves sont incapable souvent d’en prendre (confere classement PISA sur ce point), de trouver une solution à un problème non traité.

    Nos élèves sont des anxieux face au monde qu’ils vivent au quotidien ne l’oublions jamais; ce sont nos enfants et leurs parents n’ont souvent pas le relatif mais réel confort du fonctionnaire, fait du lendemain stable.
    Je crois que leur donner confiance en eux est un axe pédagogique majeur, un des axes de leur développement, un axe de vie profond qui tend vers le bonheur (la aussi PISA montre l’anxiete des eleves Francais),
    Le savoir n’est en soit qu’une partie du développement, Montaigne le disait déja.

    Oui, il faut créer une école participative car l’école d’aujourd’hui ne doit plus être celle de Charlemagne et osons regarder les méthodes, les animations de classe prévalant dans d autres pays de l’union. Non nous ne sommes pas les meilleurs.

    La bienveillance est à mon sens le grand premier pas sur le chemin des évolutions pédagogiques; nécessités adaptatives de l’école aux réalités de notre monde ( appellé depuis 2012 refondation pedagogique); necessaire pour l’intérêt de tous, celui de tous ces élèves, de la profession d’enseignants, des parents et de notre société.

    Nous avons la chance de participer à l’avenir, soyons dedans !
    la qualité du jour de demain dépend en partie de nous !

    Eric Violette
    FCPE 71
    nb Ce sont nos collectifs de pensée qui seront un outil de référence dans nos pratiques.

  • Bonjour,

    Que de vérités dans votre article… Bravo !
    J’y ajouterais en tant qu’ex-TZR la possibilité de contacter les parents par Skype ou autre messagerie quand on ne peut assister aux différentes réunions qui ont parfois lieu en même temps ! Ils savent ensuite que le contact est possible dans un cadre informel dont il reste à déterminer des horaires bien précis !
    Un Skype à usage professionnel et connecté uniquement aux horaires convenus s’impose pour éviter tout excès éventuel.

    L’usage de Skype dans certains créneaux horaires peut également être utile pour aider les élèves qui en ont besoin… Il ne s’agit pas d’être prof 24 H/24, mais sur la base du volontariat, de montrer aux élèves qu’on ne se fout pas d’eux quand ils ne comprennent pas un énoncé… Parfois également sur des travaux « volontaires », pour leur donner un coup de pouce…
    Bref ! La bienveillance paye, c’est certain !
    Ce qui, je le confirme, ne signifie pas « l’absence d’autorité »…

    Merci pour votre article.
    Bien cordialement.

  • Frédérique Frédérique dit :

    Merci pour vos commentaires. Je ne sais pas trop quoi ajouter mais je pense qu’ on est tous d accord sur le côté accessible du prof gentil qui est ok pour répondre aux questions, sait presenter ses excuses et reconnaitre des erreurs, adapter des barèmes pour des élèves en situation de handicap qui ne peuvent pas fournir le même travail et dont les moyennes sont plombées. Je pense qu’ au terme gentil, il faudrait substituer celui d’humain. Pardon si ca fait prétentieux ce n est pas le but du tout. Et pourtant malgré cela des fois pas d autre choix que d exclure un élève de classe pour comportement inacceptable, question de respect de soi et du groupe.

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