Premières larmes…

On voudrait pouvoir les sauver tous !

chroniquevingtetunmai

Elles ont fini par arriver les premières larmes, hier à la pause déjeuner dans la salle des profs. C’était sûr. C’est comme un baptême du feu, ces larmes-là. Étreintes, embrassades : « Elle est des nôôôtres ! ». Coup d’œil vers le prof d’EPS, zut, il ne m’embrasse pas lui, c’est raté sur ce coup là… N’empêche que j’en avais gros sur le cœur : demander l’exclusion de 6 élèves de mon cours d’aide personnalisée, juste parce que je n’arrive pas à me transformer en gardien de la paix durant une heure, je n’arrive pas à les empêcher d’aboyer, de se balancer sur la chaise, de parler entre eux, bref, de gêner tout le monde, de ne rien faire, de descendre ostensiblement vers la déchéance, l’échec… « Si tu arrives à en sauver 3 chaque année, ce sera bien, me dit-on » « Oui, dis-je en reniflant, mais moi, je pensais que j’arriverais à bien faire, je pensais sauver l’humanité adolescente, je pensais, je pensais… ».

Pleurer en salle des profs : ça, c’est fait.
Penser sauver l’humanité adolescente : ça, c’est fait, et c’est juste pas possible.

Cette année, je vais pouvoir aider Rachel, Raphaël et Marissa mais pas Zaidou, Fouédi et Adany… Tous décrocheurs, tous issus de foyers bancals avec des parents qui ne viennent jamais lorsqu’on les convoque, un téléphone qui sonne et qu’on ne décroche pas, probablement de l’alcool, sûrement de la violence et rarement de l’amour. Pas étonnant alors…

Hier, c’était les évaluations. Même dans ces moments là où le plus grand silence doit régner, je suis obligée, pour que les autres travaillent en paix, d’en envoyer trois travailler chez mes collègues pour avoir un semblant de silence… Au moins, chez Martine, ils ne la ramènent pas parce qu’elle est juste terrifiante, Martine, quand elle hausse la voix et les menace de les recommencer à zéro…

De mon côté, je réponds aux doigts levés : « madâââme, je comprends pas la question », bon, on explique…

Sur une demi-table près de mon bureau se tient Lucas, ce pauvre gamin décrocheur qui semble ne pas savoir ce qu’il fait sur cette terre : il erre, les yeux rouges et hagards entre les salles de cours, son carnet de suivi pédagogique à la main, sa petite cervelle protégée par une casquette, en retenant son souffle chaque fois qu’un prof pose son appréciation de l’heure sur le dit carnet, car il a promis à maman qu’il se tiendrait bien… Oui mais voilà : devant la feuille d’évaluation, il a, comment dire, un blanc, un grand blanc. Il écarquille les yeux et son regard passe de mon visage à la feuille. « Madâââme… », c’est un miaulement de chat qu’il m’adresse, « mi comprends rien ». Il y quelques semaines que je sais pour Lucas : son grand frère s’est jeté du troisième étage de leur immeuble au mois d’août dernier, c’est encore tout frais et Lucas, lui, doit faire avec ça, aller au collège malgré tout, faire bonne figure, tenter de prendre la place manquante dans une famille brisée. Déjà qu’il doit frôler, en temps habituel, les 0 de moyenne générale, là, en temps d’absence de frère, il est descendu en dessous du niveau de la mère, bien en dessous…

Pourquoi est-ce que je vous raconte ça sur Lucas ? Et bien pour ce qui va suivre. Je me suis penchée sur sa copie et j’ai juste dessiné 12 traits dans la marge. Je lui ai dit, « laisse tomber l’évaluation et écris moi la poésie que tu devais me rendre aujourd’hui et que tu n’as pas faite ». Le sujet : un ami s’en va au loin et cela vous cause un immense chagrin. Je passe sur les consignes techniques, inutile de lui parler de rimes ou de quoi que ce soit d’autre : juste 3 quatrains et je m’en contenterai. Et là, il y a eu un moment de grâce… Quand, dans la salle des profs (avant les pleurs), j’ai sorti sa copie du lot, j’ai lu ceci :

Quand tu étais là tout était bien
Maintenant tout va mal, c’est comme un immense chagrin
J’ai perdu mon bras, ma jambe

Tous les jours je pense à toi
Chaque nuit dans mes rêves je suis avec toi
Tu m’apprenais beaucoup de choses quand j’étais avec toi
Maintenant j’applique ce que tu m’avais dit

Je t’aimais plus que le rougail saucisse ( !)
Je t’aimais plus que tout le monde
J’espère qu’on va se retrouver
Dans des années… plus tard.

Daniel Pennac écrit ceci dans Chagrin d’école : « Honte à ceux qui font de la jeunesse la plus délaissée un objet fantasmatique de terreur nationale ! Ils sont la lie d’une société sans honneur qui a perdu jusqu’au sentiment même de la paternité. »

Une chronique de Sophie Richer

Commentaires

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3 commentaires

  • Carole Comba-Sautel dit :

    3 par ans….Mais c’est un exploit !!!
    Il y an plus de vingt ans, j’ai compris qu’un seul ce serait déjà formidable ! je suis toujours là, j’y crois encore….et ça marche ! Il y a des années plus fructueuses que d’autres.
    Lorsque les larmes remonteront, relis le poème de Lucas…et fais le lire au prof d’EPS !

  • Fanny Fanny dit :

    Je suis très touchée par votre témoignage. Je me débat souvent avec ce genre de sentiments et de frustrations, j’en ai déjà parlé ici. Vous me rappelez un élève, venu en séjour de rupture dans nos contrées lointaines, incapable de suivre un cours du début à la fin tout en noircissant des pages de textes de slam, et qui m’avez écrit, avant son départ, qu’Espagnol ça commençait comme Espoir…

  • Jane dit :

    Ben oui, Pennac et aussi Jardin…
    Ben oui, ya des cas de souffrance inimaginables pour les « nantis » que nous sommes.
    Ben oui, la mort tragique d’un aîné qui était encore enfant est inconsolable chez les parents et la fratrie.
    Mais vous avez raison, cette souffrance-là pourrait être surmontée si de l’amour existait au sein de la famille, avant ce deuil douloureux qui n’en finira pas de cicatriser dans la mémoire traumatisée, si la résilience n’a pas été pratiquée après les premières épreuves de la vie : s’exiler, survivre, arracher un diplôme, avoir des secours sinon des amis, obtenir du travail, assumer une famille, prendre des distances par rapport à un clan…tout un processus d’intégration complexe qui ne se fera pas sans le concours des gens heureux, sans la fraternité nationale. Il n’y a pas de fatalité sauf celles de l’égoïsme individuel et des idéologies aristocratique et bourgeoise qui classent et rejettent.
    Il ne s’agit donc pas de s’apitoyer, de larmoyer, même si nous devons développer notre capacité à rester sensibles aux malheurs d’autrui; Il s’agit en plus d’agir de façon républicaine, c’est à dire de faciliter l’accès aux droits des plus démunis matériellement et affectivement, ou de pratiquer la Justice.

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