Essai, erreur !

Comment l’échec est nécessaire à l’apprentissage

échec

Échec scolaire, lutte contre l’échec, interdiction du redoublement, allongement du tronc commun, tous ces termes sont à la mode, mais l’échec n’est-il pas tout simplement une nécessité ? À l’école comme dans la vie, l’échec devrait retrouver ses lettres de noblesse. En effet, depuis sa naissance l’enfant est confronté à l’échec et cela lui a plutôt bien réussi… jusqu’au moment où il est entré à l’école.

Tout petit déjà

Cela commence très tôt cette confrontation à l’échec : dès la première tentative de tétée, l’enfant essaye, n’arrive pas, s’adapte, ajuste son mouvement, sa force de succion et… Goal ! Il se nourrit. La mère a-t-elle vécu comme une catastrophe les vaines tentatives de son nouveau-né ? Non, absolument pas, d’ailleurs elle l’a encouragé, aidé, soutenu. Et pour ceux qui n’y serait pas parvenu, elle a même différencié naturellement le parcours : nourrit par le biberon. Mais ce n’est pas là le plus bel échec de l’enfant. En effet, pendant de longues semaines, parfois de longs mois, il va subir revers et contre-performance. Il va apprendre à se tenir debout et pire : à marcher ! Au début, il ne sera même pas stable, il tombera, se blessera même, se fera mal, aura des bleus. Ses parents loin de s’inquiéter le rassureront, l’épauleront et le motiveront à ressayer encore et encore. De ces multiples échecs, l’enfant va apprendre, renforcer la tension dans ses muscles, apprivoiser un nouvel équilibre, apprendre à vaincre la pesanteur pour soulever toute sa masse. Jamais à aucun moment ses parents n’auront imaginé que son échec d’un moment, d’un jour ne soit une fatalité, une fin en soi. L’enfant quand il aura automatisé la marche aura oublié tous ces efforts et les difficultés, blessures, douleurs surmontées. Il aura appris et désormais il marchera.

Mais il y a un domaine où échouer n’est pas permis ! Ce domaine, c’est celui de l’école, or nous venons de l’illustrer, rater, recommencer, s’y reprendre à plusieurs fois fais partie du processus naturel d’apprentissage. Mais non, à l’école ce n’est pas permis ! Permis par qui ? Tout d’abord par les parents, inquiets qu’ils sont que leur enfant ne soit pas à l’heure (oui, mais quand même beaucoup moins inquiets que lorsque le petit cousin a commencé à marcher 2 mois avant leur petit génie. « Il prend son temps, mais il y arrivera »).

Pourquoi donc les parents qui avait tant foi en leur enfant se sont soudain arrêté de croire et de soutenir ce petit homme en construction ? Pourquoi donc vouloir absolument réussir sans se trouver confronté à l’échec ? Quand on ne se trompe jamais, on apprend pas. Apprendre est douloureux, inconfortable, fatiguant, laisse parfois des traces (comme l’apprentissage de la marche). Qui sont donc ces pédagogues qui osent affirmer le contraire ? Oui, parfois, l’échec est salutaire, il permet une remise en question, la mise en place d’une nouvelle maturité. Comme quelques semaines peuvent suffire à consolider des muscles, parfois recommencer une année peut permettre de se consolider, de se trouver et de se renforcer.

Un seul credo, réessayer encore

Le seul véritable échec, c’est celui des parents et de notre système éducatif, lui qui jauge, compare, réduits ces petits en cohortes et nie leurs rêves (comme s’ils n’en avaient pas). Lui qui n’admet plus (car avant il le faisait) que pour marcher, il faut d’abord bien consolider ses muscles. Le seul vrai échec, c’est ce moment où les parents ont arrêté d’encourager, de croire, de motiver leur enfant. C’est d’avoir oublié qu’apprendre, parfois cela fait mal et que pour apprendre, il faut se relever. C’est vouloir que tout le monde à 10 mois et 2 jours se mettent à marcher. C’est ne plus vouloir accorder les quelques semaines ou mois pour que les muscles puissent se renforcer. C’est là, que les enseignants jouent un rôle important, pas vraiment pour les enfants en échec, mais pour les parents, ceux qui ont depuis trop longtemps oublié qu’avant de marcher, ils sont de nombreuses fois tombés.

Je demande souvent à mes étudiants de débriefer par écrit leurs résultats après une session d’examen. Sur les copies des meilleurs, absolument rien d’intéressant. Mais quelle richesse chez les élèves qui prennent conscience de leurs échecs. Ils analysent, souvent finement, les causes possibles, leur manque d’investissements, le peu de temps consacré à l’étude. Parfois même, ils réalisent que oui, le prof avait raison, quand le travail n’est pas fait en classe, il reste à faire… et que si on ne le fait pas, on n’apprend pas.

Il doit exister une loi encore non découverte qui doit régir l’apprentissage. Une loi qui doit définir un temps, ce temps minimal, probablement unique à chaque humain pour que l’apprentissage se fasse. Un temps que les adultes ne peuvent saisir, car ils ont appris. Et comme, on a oublié les efforts et la douleur d’apprendre à marcher, on ne peut se souvenir de ce temps nécessaire à apprendre ce qu’on a appris. Voilà sans doute pourquoi les adultes sont si mauvais pour penser l’école. Car, souvent, ils sont très malins, ils ont appris tout plein, bardé de diplômes et de certitudes, ils ont oublié.

Voilà le combat des enseignants au quotidien, se battre contre ceux qui ont oublié, car notre devoir est de stimuler, encourager, laisser essayer, tomber, mais toujours faire réessayer.

Une chronique de Ludovic Miseur

Commentaires

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5 commentaires

  • Sebastien dit :

    J aime beaucoup cet article. La place de l erreur est en effet quelque chose de compliqué aujourd hui que l on soit a l ecole ou même dans la société. C est ce qui crée de l immobilisme et renforce a la fin les inégalités entre ceux qui ont arrêté et ceux qui continue d apprendre. Pour les feedback, je pense en effet qu il est important que les eleves puissent prendre conscience et analyser les raisons de leurs erreurs. J ajouterai simplement à la condition que l environnement et donc les camarades de classe soient dans la bienveillance à ces moments.

  • Jane dit :

    Bien sûr, parlons de réalité mais aussi de vécu professionnel plus interne au métier.
    Oui, pour apprendre il faut essayer de faire, essayer c’est prendre le risque de se tromper, se tromper est l’occasion de recommencer, et de s’interroger sur soi sinon la reprise sera vaine. Mais justement, n’est-ce pas sur ces deux derniers points refusés que se bloque celui qui reste dans son échec : honte de s’exposer, irresponsabilité envers l’Ecole, ignorance de soi et des potentialités vertueuses de la souffrance ? En filigrane, l’estime de soi, les antécédents scolaires, la situation familiale…
    Alors sortir de l’échec dépend-il seulement pour l’élève de sa volonté ?
    Ce processus de l’intelligence (essayer, échouer, recommencer, faire son auto-évaluation ou faire autrement) exprime une logique de bon sens et semble la règle pour la majorité des gens : peu de personnes réussissent tout dès le premier essai, malgré certaines apparences entretenues par l’élève lui-même, c’est-à-dire par un orgueil qui ne dit pas son nom, ou par son entourage fusionnel ou admirateur. Pouvons-nous nous réfugier dans la louange des vrais génies ?
    Alors, s’agit-il seulement de l’échec des élèves ?
    Ou bien s’agit-il, pour les parents comme pour le maître et comme pour l’élève, de s’interroger sur sa manière de faire, au lieu d’accuser respectivement l’exercice donné, son énoncé, les contenus des programmes, des dispositifs de leurs mises en pratique, des professeurs ou des collègues mal aimés, l’Institution et ses réformes… ?
    Quand les enseignants déclarent que l’élève soit sortir de ses erreurs par lui-même, qu’ils ne peuvent plus enseigner dans les classes, parce qu’ils feraient surtout de l’éducation et presque plus de l’instruction, n’est-ce pas un aveu d’échec collectif, celui de l’Institution toute entière ? N’est-ce pas la preuve que la pédagogie* doit être renforcée dans la formation des maîtres, avec droit de se tromper donc de recommencer, pour acquérir du métier ? A quelles conditions devraient donc pouvoir se construire l’expérience professionnelle des maîtres ?
    * art d’expliquer pour transmettre dans le but non pas de faire régurgiter – réciter- mais de faire fructifier- appliquer par comparaisons, variantes puis inventions.
    Surtout si en Conseil de classe quelques autres affirment ne pas avoir de problème avec ces élèves-là, pour de multiples raisons qu’il convient d’éclairer de manière non dogmatique, en direction d’une authentique idéologie républicaine fondée sur des droits communs pour chacun :
    Autorité de chaque discipline enseignée mais jamais explicitée donc pas fondée dans l’esprit des usagers modestes de L’Ecole de la République.
    Autorité des maîtres mais à quels prix spirituel et méthodologique dans les équipes concernées ?
    Soutien des parents à tel établissement prestigieux que la Carte scolaire facilite pour que l’Institution rester élitiste, à tel enseignant bénéficiant d’une belle légende en lien avec son affectation tout aussi discriminatoire (car souvent par cooptation, ou principe de reconnaissance entre pairs eux aussi élitistes) dans l’établissement de prestige, à telle ou telle pédagogie connue ou ancienne donc ayant fait ses preuves mais pour les futures élites ? … Sortirons-nous un jour de cet engrenage qui nie toute autre forme d’expérience professionnelle intelligente, expérience qui pourtant surpasse les diplômes initiaux pour recrutement ?
    Echec, quand tu nous tiens, c’est pour notre bien. La signification philosophique de l’actuelle Pentecôte 2016 devrait nous sauter aux yeux, si nous ne voulons pas renier cet héritage de notre culture : il nous faut adhérer à l’Esprit universel des Lumières qui a éclaté parmi nous au XVIIIème siècle et le mettre en pratique partout dans le cadre des droits proclamés par notre République.

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