Chronique d’élève

Un retour à l’enfance

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Dans le cours de Madame B., ma prof de français de sixième, chacun voulait répondre en premier car elle avait mis en place un système de primes aux bonnes réponses orales, pour encourager la participation. Je l’aimais, cette prof, mais je l’aimais. Pour qu’elle m’aime aussi, je levais la main aussi vite que possible, sans même avoir la réponse. Elle était blonde, souriante, réconfortante comme un drap de bain au sortir d’une mer glacée. Cette femme avait toujours l’air de venir en cours avec l’été dans ses affaires, toute de lumière et de chaleur maternelle. Elle nous chérissait tellement qu’à la fin de l’année elle a invité toute la classe chez elle, dans sa grande villa de Sanary. Je me souviens qu’on voyait la mer depuis son jardin, entre un pin domestique et un riche palmier azuréen. « Plus tard, j’épouserai une prof de français. » On n’est pas fini à douze ans.

Nous ne pouvions pas aller à l’invitation sans lui faire un cadeau et c’est moi qu’on a choisi pour la collecte et l’achat. Les autres avaient compris que j’étais le plus concerné du groupe. J’étais excité, vous n’imaginez même pas. C’était mon premier cadeau, et donc mon premier geste d’adulte. Bien sûr, il y avait eu les cadeaux de la Fête des Mères, mais l’initiative revenait à l’instit. Là, j’étais capitaine seul maître à bord ! J’étais responsable.

Je suis allé à la pêche au cadeau sur le port de Toulon. Ce que j’ai trouvé beau était là, fièrement exposé dans une vitrine. Vous voyez la bouée un peu à gauche ? Et la bonbonnière, de l’autre côté, en chapeau de marin avec le pompon rouge pour soulever le couvercle ? Il était placé au centre, entre ces deux-là, posé lui aussi sur un lit de coquillages, de galets, de conques et d’étoiles de mer, bien mis en valeur, presque collé à la vitre, bien devant les marinières et les nœuds marins, comme sur une scène de théâtre avec des rideaux en filets de pêche. C’était une lampe de chevet en forme de phare, en bois verni. En bois verni ! #LuchiniSans titre

Plein de l’orgueil du corsaire zélé après une mission victorieuse, je ramène le trésor à la maison, torse bombé, tête haute. Après ? C’est un peu flou…

Fin 1

Bien sûr, la question des parents est venue « Alors, tu as trouvé quoi ? ». Alors, j’ai expliqué. Alors, ils ont voulu voir. Et là, un malaise de trente tonnes s’est installé, la grosse gêne, la scène du gilet-serpillière. « Ah… mais… c’est un très beau cadeau. Très bon choix… C’est quoi ? » Désagrégé. « Tu l’as payé ou on t’a donné de l’argent pour partir avec ? » Dégradant. « Tu as dû payer ça une fortune. C’est un objet d’art. » Bien sûr que j’avais payé ça une fortune. Un gamin dans un repaire de pirates, je n’avais aucune chance ! Voilà comment de capitaine on se retrouve simple matelot, à peine moussaillon. Dégradé.

Mon père est allé acheter un livre pour remplacer l’hideux objet. Plus tard, je ne ferais plus de cadeau à personne. Chaque année, depuis qu’elle a quatorze ans, je donne de l’argent à ma fille pour acheter la dizaine de cadeaux qu’il nous faudra faire au repas de la veillée de Noël. Elle a toujours bien choisi. Aucune faute de goût. Enfin, autant que je puisse en juger.

Fin 2

Bien sûr, la question des parents est venue « Alors, tu as trouvé quoi ? » Alors, j’ai expliqué. « Tu as tout dépensé ? » Bien sûr que j’avais tout dépensé. Un gamin dans un repaire de pirates, je n’avais aucune chance ! « Tu as bien fait. Quand on aime, on ne compte pas. » Et de l’amour, j’en avais assez pour acheter tout le magasin. Mes parents avaient joué la carte de l’autonomie en me laissant acheter l’objet, inspirés peut-être par la revue Pour l’Enfant vers l’Homme que je voyais souvent traîner sur la table de la cuisine. Madame B. nous a bien reçus, gâteaux, bonbons et jus de fruits. Elle était très fière de nous faire admirer la collection de modèles réduits de son mari, d’une dizaine de trois-mâts prestigieux. « Mais voyez comme les choses sont bien faites. Le phare ira très bien sur cette étagère. Vous n’trouvez pas ? ».

Épilogue

Comme prof, le cadeau le plus original que j’ai reçu a été un python royal. Vivant. Je me souviens d’en avoir ressenti une émotion… complexe. Je ne mentionne que mon expérience extrême, pour vendre mon papier évidemment. À quoi bon vous parler du sachet de bonbons ou du dessin collectif étoilé de prénoms et de cœurs ? Même s’il y a autant d’affection dans chacun de ces gestes et même si je suis boulev… pardonnez-moi… le pollen.

Une chronique de Jean-Pierre

 

Commentaires

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2 commentaires

  • Rachelle dit :

    Merci de cette belle chronique, c’est simple, beau… J’espère vraiment en la fin 2!
    Je me souviens aussi avec nostalgie de quelques cadeaux bien enfantins (et inutiles!) offerts avec tant de cérémonie… Même 20 ans après , il sont toujours là, certes un peu au fond des placards, mais je n’oserai pas m’en débarrasser…

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