Élèves humiliés, élèves sacrifiés ? de Jean-Luc Tournier

« Intelligence simple mais efficace. »

41FkP25OGYL._SX343_BO1,204,203,200_C’est par cette annotation sur un devoir d’élève que commence l’ouvrage de Jean-Luc Tournier aux éditions De Boeck : Élèves humiliés, élèves sacrifiés ? ou « comment identifier et désamorcer les processus d’humiliation dans la pratique pédagogique ».

Je sens que ce livre va me bouleverser, moi qui garde en mémoire cet « élève peut-être capable mais je ne m’en suis pas rendu compte » porté dans mon dossier scolaire pour le bac, par mon professeur d’histoire-géographie (c’est vrai, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé, la géographie, mais quand même…, je suis maintenant prof de maths-sciences, et diplômée de lettres).

Jean-Luc Tournier est psychologue, psychothérapeute et consultant en organisations sociales.

Son ouvrage nous remet en question, en nous faisant réfléchir à des situations concrètes où un enfant s’est senti humilié, par son professeur. Il y apparaît qu’un humiliant est souvent un ancien humilié… Que ceux qui sont humiliants éprouvent rarement du plaisir à enseigner…

Chaque chapitre de cet ouvrage est présenté en plusieurs parties bien détaillées, illustrées par de nombreux exemples, et s’achève par un résumé, suivi d’un « détour théorique » qui précise quelques notions, et une liste d’ouvrages de référence (L’élève tête à claques de P. Jubin, ou La cruauté ordinaire de Yves Prigent, par exemple).

Dans ce livre, il est bien sûr question de l’humiliation en milieu scolaire, et en particulier de l’humiliation subie par un élève du fait de son enseignant, souvent de façon involontaire, mais malheureusement, parfois de façon délibérée.

Tournier nous explique qu’en de nombreuses occasions, l’élève peut se sentir humilié sans l’avoir été, souvent parce que son enseignant n’a pas souligné l’effort fourni, comme dans le cas du jeune Pablo, ou parce que malgré l’investissement de l’équipe enseignante, il y a un trop fort décalage entre ce qui est mis en place et les attentes des familles, comme pour ces enfants maoris scolarisés à la Réunion.

Il nous décrit le processus humiliant comme un mode opératoire, où un enfant est choisi comme victime par son enseignant, afin d’asseoir son autorité sur l’ensemble de la classe, selon un processus insidieux et extrêmement violent, puis nous décrypte la dynamique humiliante, qui peut être mise en place également par d’autres élèves du groupe, comme dans le cas de Nicolas, mis à mal par deux redoublantes, et dont la mémoire de l’humiliation durera toutes ses années d’études, et même plus… Et nous redécouvrons le phénomène du bouc émissaire.

Les différents types d’humiliation, volontaire, collective, involontaire y sont présentés successivement, à travers de nombreux exemples, celui de Hugo, élève de 3ème, et de son prof de SVT, celui de Noémie, jeune institutrice, qui va se venger de son affectation non désirée en méprisant toute une classe, ou encore Nathan, qui en se sentant perdre la face s’en éprouve humilié…

Jean-Luc Tournier nous amène enfin à mettre en place des armes accessibles et concrètes pour résister à ce qu’il nomme « la dérive humiliante », en s’appuyant sur 8 leviers relationnels et à la portée de tous, et qu’il présente comme autant d’airbags à l’humiliation. Ces leviers qui constituent une toile de fond à la résilience de ceux qui ont été humiliés, pourraient passer par la mise en place dans les établissements scolaires d’une commission chargée de recevoir et d’entendre les humiliés, enfants, adolescents, enseignants, et de les coacher, afin qu’ils apprennent à se défendre et à sortir de la résignation passive. Enfin, Tournier nous amène à nous demander s’il peut exister une vertu à l’humiliation.

*

Tout n’est pas sans espoir, puisqu’on peut lire qu’ « une manière efficace de combattre l’humiliation, dans l’acte pédagogique, consiste à œuvrer plutôt sur le registre du plaisir », et que « tout ce qui est à même de développer la joie à enseigner vaut le coup d’y consacrer du temps et de l’énergie ».

J’ose espérer, après avoir lu ce livre, ne rester dans la mémoire d’aucun de mes élèves comme le professeur qui l’a un jour humilié, mais plutôt comme celle qui a su l’écouter, et qui a pu l’aider à retrouver une part de sa dignité.

Merci à Jean-Luc Tournier, grâce à qui ma pratique pédagogique ne sera plus jamais tout à fait la même, puisque demain, je serai encore plus attentive à l’impact de mes mots dans l’esprit de mes élèves.

Une lecture de Marine Cat.

Commentaires

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7 commentaires

  • Mélanie Mélanie dit :

    Oui Marine, nous ne nous rendons sûrement pas toujours compte de ce que nos paroles ou nos remarques écrites sur des copies peuvent avoir comme impact, même si notre objectif premier restait de faire progresser les élèves… Savoir se mettre à la place de l’élève, pour pouvoir appréhender la manière dont ils peuvent interpréter tel ou tel propos… Tout un art!
    Merci de nous ouvrir les yeux!

  • Daval jacques dit :

    Bonjour Marine,
    Excellente réflexion sur l’humiliation.
    Je vais acheter le livre ou le commander à la bibliothèque de Pertuis pour que d’autres personnes puisse le lire.
    Nous avons tous dans nos souvenirs d’ancien élève, le souvenir d’un prof qui volontairement ou non nous a humilié.
    <>

    J’ai essayé, en tant qu’instit, de ne pas reproduire ce cliché. Mais si je suis honnête, je reconnais qu’avec certains élèves ( qui me donnaient des boutons…dommage qu’il ne sois pas malade aujourd’hui…) je n’ai pas toujours été tendre.
    Mais, avant tout, je suis un être humain avec quelques défauts et beaucoup de qualités…( la modestie entre autre )

    Merci encore, Marinecat pour nous indiquer cette piste et merci à Jean-Luc Tournier pour avoir écrit ce livre.
    Bonne journée à tous.

    jacques san.

    • Marinecat Marinecat dit :

      Merci Jacques pour votre commentaire.
      Bien sûr, nous sommes des humains, et donc des êtres imparfaits 🙂
      Même si nous avons en commun beaucoup de qualités(allez, comme vous ne soyons pas modeste), il n’en reste pas moins qu’on ne contrôle pas toujours nos émotions …
      En tout cas, le livre de Jean-Luc Tournier mérite sa place dans votre bibliothèque.

  • LouPing dit :

    Ce livre sera lu par les « peu humiliants » et « très peu humiliants ». Les humiliants classiques et redoutables, eux, contourneront soigneusement ce livre : qu’en feraient-ils ? (A moins de goûter l’auto-humiliation).
    C’est dommage parce que l’humiliation est un instrument de domination courant chez toute personne en position de supériorité. Président, ministre, député, … patron, chef,… parent, prof, médecin, infirmière, curé, grand frère…

    « Ces leviers (…), pourraient passer par la mise en place dans les établissements scolaires d’une commission chargée de recevoir et d’entendre les humiliés, (…), et de les coacher, afin qu’ils apprennent à se défendre et à sortir de la résignation passive. »
    Ce qu’il y a de terrifiant dans ces conditionnels, c’est qu’on sait très bien qu’ils resteront dans le domaine de l’imaginaire pour y mourir à tout jamais. Une « commission », au sein des établissements, où les élèves et les profs pourraient venir se plaindre de la violence de l’institution. J’aimerais dire : « Laissez-moi rire », mais l’expression est inappropriée. Disons : vœu pieux.

  • Marinecat Marinecat dit :

    Et bien il existe dans plusieurs établissements des Dispositifs d’Ecoute Jeune (DEJ), animés par des psychologues … c’est un bon début.

  • violette eric dit :

    Le développement de ce sujet est intéressant et important.
    Oui nous devons déboucher sur une interrogation sur l’exercice du pouvoir et ses moyens annexes de l’équilibrer.
    Partout ou il y a pouvoir on a possibilités d’arbitraire et il est évident que ce n est pas que l’apanage de certains professeurs. Dans l’entreprise l’abus de pouvoir est tres frequent , il est intéressant de constater qu’en règle générale les abus sont inversement proportionnel à la taille de l’entreprise. En fait en clair ,la ou il y a une représentation des salaries forte, il y a moins d’attitudes humiliantes et moins de harcèlement du personnel. Ceci est une illustration de l’importance régulatrice et salvatrice (pour les concernés) de l’existence des contre pouvoirs.
    La question est donc de savoir comment pouvoir appliquer une telle constatation dans l’univers de nos établissements.
    L’exploitation de PISA nous renvoie plein de renseignements internationaux qui peuvent nous aider. Les élèves d’Europe du Nord portent des appréciations sur leur professeur dans 70% des cas, en France 10%.
    N’aillons pas peur de demander leur avis à nos élèves .
    Pratiquons l autoévaluation des cours (en fin de cour) cela permettra de mieux identifier le décalage du prescrit au réel.
    Ouvrons la parole de nos jeunes pour plus de démocratie, cela aidera les pratiques !

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