Blacklistée, « tout a commencé par un texto ». Quand le harcèlement nous parle…

Selon les chiffres du gouvernement, 700 600 élèves français sont victimes de harcèlement : 12% des écoliers, 10% des collégiens, 3% des lycéens. Ces chiffres font froid dans le dos. Et chaque année dans l’exercice de mon métier, je dois faire face à ce phénomène, directement ou non. Vous comprendrez donc bien pourquoi, quand notre éditorialiste nous a proposés un livre sur ce thème, j’ai sauté sur l’occasion, enfin, plutôt sur le livre tout neuf à peine sorti de chez l’éditeur ! J’ai ainsi lu pour vous (et pour moi) Blacklistée, roman anglo-américain de Cole GIBSEN, auteure concernée à 17 ans par le harcèlement. Rejetée, dans la rue, les livres seuls l’ont aidée. Et c’est de cette expérience qu’elle tire l’envie d’écrire.

Le résumé du roman donne au premier abord envie de lire :

« En apparence, Regan Flay a tout ce dont on peut rêver. À 17 ans, elle est populaire, étudie dans l’un des meilleurs lycées du monde, et ses parents ont les moyens de satisfaire le moindre de ses souhaits. Mais sa vie bascule le jour où, en arrivant en cours, Regan découvre ses textos et messages privés Facebook placardés sur les murs du lycée. Vacheries, mensonges, insultes, manipulations : tout est là, exposé aux yeux de chacun. En une seconde, elle passe du statut de princesse à celui de véritable paria… »

Je me mets donc à la lecture. En 3 soirées, l’affaire est close… Les premières pages montrent une jeune fille psychologiquement détruite qui va se remémorer les 3 mois précédents. Intéressant, on entre vite dans le bain. Après 4 pages, commence l’histoire… Et l’on découvre le récit de Regan, jeune fille fragile dont la mère, politicienne exigeante, exige une exemplarité parfaite. On est dans un lycée typique à l’américaine, où ce qui semble le plus important aux yeux des jeunes est la popularité, les élections des délégués, l’admission dans l’équipe de pom-pom girls ! Les cours, le lycée en lui-même ne sont que le cadre, le décor… Blacklistée par tous ses anciens camarades, contrainte par une mère aveugle (enfin, elle a ses 2 yeux, mais le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle ne voit pas sa propre fille !) à réussir toujours plus, elle va vivre 3 mois de descente aux enfers, sitôt qu’elle pénètre dans l’enceinte de son établissement… Le seul à l’aider, mais elle le comprendra lentement, est Nolan, le frère de sa meilleure amie dont elles se moquaient toutes les deux avec allégresse !

Alors venons-en tout de suite aux critiques, parce que, si vous voulez connaitre l’histoire, ne comptez pas sur moi pour tout vous dévoiler : il vous faudra le lire ! Après tout, c’est le but d’un livre, non ?

L’histoire se lit facilement et rapidement. Les 328 pages s’enchainent sans qu’on le remarque. J’ai été certes prise par l’histoire, mais pas captivée ! C’est nettement un livre pour ado, non pour adulte. Bon, la couverture, noire et rose bonbon, laissait suggérer cette orientation (sur le site de l’éditeur, il est d’ailleurs dans la catégorie « Young Adult »), mais le thème, sérieux, me faisait espérer en quelque chose de plus « profond ». Il me semble aussi que cela intéressera surtout les jeunes filles ados, je doute que les garçons y trouvent leur compte. D’ailleurs, dans le roman, ils sont finalement, sauf Nolan, en filigrane, quand ils ne sont pas simplement de simples imbéciles…

L’écriture est simple, mixe de façon équilibrée pensées, descriptions, dialogues. Le vocabulaire dans les échanges est celui de nos jeunes ; autrement dit, ils s’insultent sans politesse !

Le personnage principal Regan me laisse en revanche perplexe. Dès le début du livre, j’ai un peu de mal à être empathique avec cette jeune fille qui, même si on en devine les fragilités, les douleurs intérieures, me parait surtout être une vraie peste qui ne fait que récolter la monnaie de sa pièce ! Ce qui est étonnant, c’est que les rares critiques d’ados que j’ai lues sur ce roman montrent que les jeunes lecteurs perçoivent Regan comme une lycéenne sympathique ! Suis-je déjà d’une génération trop ancienne ! Il est vrai que l’auteur voulait justement montrer ce changement de rôle victime/bourreau, mais là, je trouve que cela rend plus confus ce que l’on ressent face à tout ce qui lui arrive… On comprend bien néanmoins comment cette mise au ban va lui permettre d’évoluer… De plus, je trouve cette jeune fille qui doit être intelligente en fait un peu « bêbête » : lente à comprendre les réactions des autres, alors que nous, lecteurs, on a compris depuis plusieurs pages, percevant avec retard les changements dans son environnement…

Quant à la descente aux enfers dont parle le résumé, je la trouve très rapide ! Sitôt que ses copines (quelles drôles de relations entre des « meilleures amies du monde », c’est ça l’ amitié réelle des jeunes aujourd’hui ? Ça fait peur…) ne répondent pas à ses sms, son monde s’écroule d’un coup… Il y a pourtant plus grave dans la vie… Attention, je ne dis pas qu’elle ne va pas ensuite vivre des moments très durs !

Le déroulement dans le temps me pose aussi question. Dès le début, on comprend que cela a duré 2 ou 3 mois, alors que lors de la lecture, on compte en jours… J’aurais eu tendance à dire que cela durait une semaine environ… Parfois, ce décalage entre le récit d’événements qui semblaient s’inscrire dans une longue habitude, alors qu’ils dataient de la veille, me gênait vraiment…

Le rôle des adultes ici me chagrine aussi. La plupart ne voit rien du tout, hormis l’infirmière qui se pose quelques questions. Et le dénouement est surtout dû aux jeunes eux-mêmes, non aux adultes. Est-ce vraiment ainsi dans la réalité ? En revanche, on voit bien que Regan elle-même ne cherche pas l’aide des adultes… mais est-ce pour les bonnes raisons ?

Quant au dénouement, parlons-en ! C’est l’élément qui m’a vraiment déçue. On y nage en plein positivisme utopique. Franchement, ça peut exister une fin comme ça ? Ce décalage entre le roman qui semble s’appuyer sur des expériences réelles et cette fin digne du pays des « Bisounours » me semble très déstabilisant.

Et pour revenir au sujet central, le harcèlement, je trouve qu’ici, on est sans doute trop éloigné de notre modèle européen. L’univers est tellement américain que ce harcèlement lui-même semble l’être ! J’y vois plus des phénomènes de bandes de « poufs » pour parler comme mes élèves, de vengeances grossières (taguer la voiture, éclater des canettes sur son passage, mettre des « j’aime pas » partout sur facebook)… que de harcèlement sur une victime faible, INSIDIEUSEMENT destructeur parce que souvent peu visible, sournois, et surtout sans que la victime n’en connaisse la raison… Regan sait pourquoi cela lui arrive, elle peut en réchapper en prenant conscience de ses erreurs, de ses responsabilités et elle en sortira grandie. La plupart du temps, malheureusement, ce n’est pas le cas : la victime ne comprend jamais rien et n’en sort que diminuée ! C’est ce harcèlement-ci qui me semble le plus dangereux, et surtout le plus ignoré.

Bref… un roman qui se lit bien, qui trouvera sans doute son public chez nos jeunes filles ados très portées sur les séries américaines, et donc bien sensibilisées à cette atmosphère, mais qui ne me semble pas d’un grand intérêt pédagogique pour comprendre VRAIMENT ce phénomène du harcèlement. On peut quand même travailler sur la violence des mots, dits, écrits, postés, likés…

Ce roman a  le mérite de pouvoir faire émerger quelques questions, et avec des jeunes, moi, j’en déjà une : « Quel autre dénouement/solution aurait pu être apporté(e) à Regan ? »

Merci à l’éditeur, Hugo&Cie, pour avoir accepté de jouer le jeu de la critique.

Blacklistée, COLE GIBSEN, éditions HugoRoman, 2015, 328p

Une chronique de Rachelle

Commentaires

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1 commentaire

  • elodie dit :

    je l’ai lu parce que ma fille venait de le faire…Je me retrouve assez dans votre analyse. Moi aussi j’ai été un peu genée par la trame chronologique de la narration dont on ne savait pas toujours si elle était rapide ou lente…petit roman pour passer le temps…

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