Tout condamné à mort aura la tête tranchée

Un jeudi, de 11 heures à 12 heures, tout est calme en salle 135. “Tout condamné à mort aura la tête tranchée ?” demande solennellement Youssef, assis à son bureau, regardant droit devant lui. À l’autre bout de la salle, tout aussi concentrée, Mélina affirme, tout aussi sérieusement : “Tout condamné à mort aura la tête tranchée.” Non, nous ne sommes pas au milieu d’un cours surréaliste visant à réintroduire la peine de mort par robotisation des élèves. Nous, c’est-à-dire mes 5°7 et moi-même, travaillons sur l’intonation.

guillotine

Nous sommes au début de notre séquence théâtre, on s’attaque au Bourgeois Gentilhomme de Molière, et lorsque mes élèves m’ont demandé si on allait “jouer des scènes” (leur première obsession quand on commence la séquence sur le théâtre), je leur ai dit qu’on allait d’abord travailler sur la lecture des scènes, en faisant attention à l’intonation. En effet, à quoi bon apprendre des scènes par coeur si c’est pour obtenir un texte plat et ânonné péniblement ?

L’intonation

Un bien grand mot. Qui ne veut strictement rien dire pour mes 5èmes. On commence donc par faire un peu de découpage, on se rend compte que dans “intonation”, il y a “ton”, et tiens, Achille se souvient que leur prof de français, en 6ème, leur demandait de “mettre le ton” quand ils lisaient des textes. Mais tout cela reste bien obscur.

Alors, chaque année, je dégaine mon astuce secrète, ma vidéo magique, mon héros youtubesque : Fernandel !

Inconnu des élèves (et je n’ai moi-même jamais vu le film – Le Schpounz), l’acteur mythique, en 2 minutes 52, réussi à faire comprendre à mes élèves ce concept nébuleux d’intonation.

On regarde la vidéo une première fois, je leur demande ce qu’ils ont remarqué, les réponses fusent : “il dit tout le temps la même phrase”, “oui mais pas de la même manière”, “à un moment il est mort de rire”, “il a une grande bouche” (sic). Puis on regarde l’extrait une deuxième fois, et ils doivent être capable de me dire les différents “tons” employés par Fernandel.

Nous avons donc, par ordre d’apparition : un ton craintif, puis arrive la pitié, suivie du ton interrogatif, puis ça devient affirmatif, pensif, et enfin, hilare. Tout est plus concret : l’action de “monter la voix” (et les sourcils ?!) pour les questions, de la descendre pour les “affirmations”…

Et enfin, on se lance ! On imite tous joyeusement Fernandel. D’abord, on se limite à enchaîner interrogatif et affirmatif. Puis, quand tout le monde maîtrise bien ces deux “tons” (qui sont en fait loin d’être évidents, croyez moi !), on rajoute l’impératif (avec la superbe phrase : “mange ta soupe !”), et enfin la colère (“Il est vraiment stupide !”). Puis on change de phrase, je leur en donne d’autres, et on s’entraîne, on s’entraîne.

Au fil du temps, on se rend compte que pour “mettre le ton”, on peut varier plusieurs curseurs :

  • La façon dont la voix monte ou descend en fin de phrase, ou en milieu de phrase.
  • On peut mettre un mot (ou plusieurs) en valeur en faisant une courte pause avant et après le-dit mot : “Tout condamné à mort aura la tête//tranchée.”
  • Dire un mot plus fort que le reste de la phrase : “Il est VRAIMENT stupide !”

Petit à petit, même les plus timides prennent de l’assurance. Petit à petit, tout le monde ose hausser la voix pour faire le ton “en colère”. Et c’est un vrai bonheur de constater que la dispute entre M. et Mme Jourdain (acte III scène 3) est émaillée de toutes les petites choses sur lesquelles on s’est entraîné pendant des heures. Il faut quand même dire que la langue de Molière, pour mes 5èmes c’est presque une langue étrangère. Jugez plutôt : “Vous êtes fou, mon mari, avec toutes vos fantaisies, et cela vous est venu depuis que vous mêlez de hanter la noblesse !” ou encore : “et vous avez bien opéré avec ce beau monsieur le comte dont vous vous êtes embéguiné !”. Pas facile, donc, et pourtant, le texte prend vie, là, sous nos yeux.

Je suis fière d’eux, ils sont fiers d’eux… Merci Fernandel !

NB : Je présente mes plus plates excuses à la surveillante qui, lorsqu’elle est venue récupérer le billet d’appel, s’est vue accueillie par 25 élèves criant à tue-tête : “Mange ta soupe !”.

Une chronique de Cécile Thivolle-Gonnet

Commentaires

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3 commentaires

  • Voici un article qui redonne substance à l’enseignement de la langue française. Je vous en remercie.

    La situation, le texte, le ton et les intentions ! Telles sont les clés de la rhétorique !
    Il faut toujours mettre les rieurs de son côté, soit pour les faire rire, tant et plus, mais comme on le souhaite et de qui ou de quoi on le souhaite (fût-ce de soi-même), soit pour les inviter à l’émotion, laisser leur rire s’épuiser, leur faire mesurer et apprécier le noble et le sublime, dans le discours et dans les actes.
    Les mimiques et le langage du corps peuvent aider, Fernandel en usait, mais les modulations de la voix seule peuvent suffire, et Fernandel avait en effet une voix extraordinaire…
    Le texte aide évidemment à soutenir le ton. On pense alors à Edmond ROSTAND et son fameux Cyrano de Bergerac. En voici l’interprétation de Gérard Depardieu :

    (Si le Webpédagogique ne rend pas les liens actifs dans les commentaires, recopiez-en l’adresse)

    Je suggère aussi le site remarquable de Michel BERNARDY. Ce qu’il pressentait en tant que comédien, il l’a théorisé en tant que professeur.
    Le site http://www.jeuverbal.fr/ utilise des calques, il n’est pas toujours possible de donner les adresses complètes sans quitter la racine du site. À vous de le parcourir en entier.
    Voici quelques liens directs : http://www.jeuverbal.fr/avantjeu.htm
    Les unités vibratoires : http://www.jeuverbal.fr/florilege2.pdf
    Textes accompagnés de leur graphique phonétique : http://www.jeuverbal.fr/flo2.htm

  • Voici le texte de la scène d’Edmond ROSTAND :

    CYRANO —

    Ah ! Non ! c’est un peu court, jeune homme !
    On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
    En variant le ton — par exemple, tenez :
    Agressif ! « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
    Il faudrait sur le champ que je me l’amputasse ! »
    Amical ! « Mais il doit tremper dans votre tasse !
    Pour boire, faites vous fabriquer un hanap ! »
    Descriptif : « C’est un roc !… c’est un pic !… c’est un cap !
    Que dis je, c’est un cap ?… C’est une péninsule ! »
    Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
    D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
    Gracieux : « Aimez vous à ce point les oiseaux
    Que paternellement vous vous préoccupâtes
    De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
    Truculent : « Çà, monsieur, lorsque vous pétunez,
    La vapeur du tabac vous sort elle du nez
    Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
    Prévenant : « Gardez vous, votre tête entraînée
    Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
    Tendre : « Faites lui faire un petit parasol
    De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
    Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
    Appelle Hippocampelephantocamélos
    Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
    Cavalier : « Quoi, l’ami, ce croc est à la mode ?
    Pour pendre son chapeau, c’est vraiment très commode ! »
    Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
    T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
    Dramatique : « C’est la Mer Rouge quand il saigne ! »
    Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
    Lyrique : « Est ce une conque, êtes vous triton ? »
    Naïf : « Ce monument, quand le visite t on ? »
    Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
    C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
    Campagnard : « Hé! ardé! C’est y un nez ? Nanain !
    C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain ! »
    Militaire : « Pointez contre cavalerie ! »
    Pratique : « Voulez vous le mettre en loterie ?
    Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »
    Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot :
    « Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
    A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traître ! »
    — Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
    Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit
    Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
    Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
    Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
    Eussiez vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
    Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
    Me servir toutes ces folles plaisanteries,
    Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
    De la moitié du commencement d’une, car
    Je me les sers moi même, avec assez de verve,
    Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.

    Edmond ROSTAND, Cyrano de Bergerac

  • Pétin Françoise dit :

    Très efficace en effet même pour travailler l’intonation en anglais; Je l’ai utilisé moi-même avec mes élèves de 2nde et de terminale pour leur faire prendre conscience de l’impact du non-verbal dans la communication, part non négligeable lors des évaluations de production orale, au bac notamment. Après projection de la vidéo du Schpountz, les élèves choisissent une phrase dans leur manuel ou un support travaillé en anglais, le plus neutre possible (genre règle de grammaire), et doivent l’interpréter oralement selon différentes intentions. La classe doit alors deviner quelle est l’intention choisie (pitié, effroi, doute, colère, enthousiasme, etc.) Cela permet également de travailler l’accent de mot, l’accent de phrase et les intonations. Bref, un exercice complet et ludique !

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