Apprendre à apprendre ? Pourvu qu’on les laisse faire …

Vendredi 15 h 30, dernière heure avant les vacances. Cinq élèves arrivent dans ma classe pour la dernière séance de l’atelier.

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« Apprendre à apprendre »

Une dizaine d’inscrits le jeudi, huit le vendredi, pour une période de six semaines. Tous volontaires. Pas toujours assidus. Tout niveau de la 6è à la 3è. Depuis six semaines, donc, ils sont venus sur ce créneau horaire, pour découvrir et pratiquer d’autres manières de travailler. Il a fallu aller en récupérer certains, qui se planquaient en étude, accepter les retardataires qui oubliaient systématiquement cette activité, convaincre certains de jouer le jeu…

Six séances pour découvrir le fonctionnement de leur mémoire, découvrir les Intelligences Multiples, déterminer leur « profil », s’entraîner aux cartes mentales, pratiquer des exercices de relaxation et de concentration, tenter de sortir de l’échec de l’apprentissage par cœur. Ni aide aux devoirs, ni soutien scolaire, cet atelier co-animé avec un collègue de mathématiques, ne ressemble à rien de ce qu’ils connaissent. Il n’y a pas d’évaluation, les pratiques sont inhabituelles, et l’enjeu n’est pas l’efficacité immédiate. Ils arrivent très intrigués, mais ils reviennent. Des élèves très agités en classe, régulièrement virés de cours, tiennent l’heure sans souci, et se surprennent à dire « déjà ? » quand ça sonne…

Au final, qu’ont-ils retenu ?

Cette dernière séance est l’occasion d’un bilan, sous forme de petite fiche personnelle, à garder sur leur bureau… On distribue des feuilles de couleur, ils sortent leurs feutres, c’est parti pour un brain storming et du sketchnoting *: quid des petites techniques de relaxation et concentration ? Sur les feuilles apparaissent des petits bonhommes qui baillent, s’étirent, comptent lentement de 1 à 10 et de 10 à 1, écoutent de la musique, colorient, font des huit avec le bras, imaginent un cercle avec un point au milieu. Certains écrivent ; liste de mots : rouge écrit en noir, jaune écrit en vert, vert écrit en rose… pour s’entraîner à lire à haute voix cette liste de mots en lisant le mot puis en énonçant la couleur dans laquelle est écrit le mot… D’autres enfin tentent de dessiner ces petits mouvements de gymnastique, toucher le genou droit avec la main gauche, tourner la tête à gauche et tendre le bras droit,… Autant de techniques expérimentées à chaque début de séance des ateliers, qui l’air de rien font travailler les deux hémisphères du cerveau en même temps, recentrent l’attention, détendent.

Ont-ils utilisé ces techniques en dehors de l’atelier ?

Oui mais…

Laurine raconte : « quand mes parents m’ont vu faire un coloriage avant de faire mes devoirs, ils m’ont disputée ; alors je leur ai dit qu’on avait appris à l’atelier que dessiner 15 mn permettait de se re-concentrer, ils n’ont rien trouvé à redire ! ». Marion s’insurge : « quand j’ai fermé les yeux pour compter dans ma tête jusqu’à dix avant le contrôle, la prof m’a grondée et m’a dit de m’y mettre vite. » Daniel remarque que « ça ne se fait pas, madame, de sortir dans le couloir faire les cent pas en respirant lentement pour se calmer ». Et Léa bougonne qu’elle n’a « pas envie qu’on la prenne pour une folle »… Oui, bon…. Il y aurait peut être profit à proposer cet atelier aux collègues, alors… qui nous prennent certainement pour des fous quand nous leur disons qu’il nous arrive de proposer des étirements avec bâillements appuyés en début d’heure, ou des mandalas comme alternative à l’exclusion de cours.

Poursuivons, poursuivons…

Quelles façons d’apprendre ont-ils retenu de ces ateliers ? Rebelote, feuille, feutres et discussions : Marion et Marine dessinent un bonhomme qui parle à son portable… Elles sont tout simplement en train de se rappeler que s’enregistrer pour mémoriser une poésie, ça marche ; et, oui, on leur a fait sortir leur portable et utiliser la fonction microphone ; je me suis même enregistrée sur le portable d’une élève incapable de lire cette poésie de Baudelaire sans trébucher sur chaque mot. Là encore, un tabou à briser : les portables sont interdits dans l’enceinte de l’établissement. Inciter les élèves à les sortir pour les utiliser à des fins cognitives n’est pas franchement entré dans les mœurs…

Tous les élèves représentent aussi sous forme de carte mentale les règles de la carte mentale. Bien intégrées, utilisées, « digérées » : « on essaie de se souvenir de ce qu’on a fait en cours, et puis après on ouvre le cahier et on relit la leçon, et on corrige et complète notre carte ». Ça marche, donc. Quelques collègues convaincues par la démarche l’ont adoptée pour les exposés notamment, certains nous faisant part de leur surprise à voir des élèves sortir feuille et feutres et procéder ainsi pour préparer un contrôle ou un résumé. Une petite révolution en marche ?

Arthur et Maxime se souviennent du « truc » pour réviser les repères d’Histoire : le jeu du mime ; ils se sont bien marrés, mais avouent que ça les a bien aidés à réviser. C’est vrai que les voir mimer Charlemagne et le Parthénon, ça valait son pesant de cacahuètes.

Charlotte me raconte comment son frère s’est moquée d’elle en la découvrant marchant dans sa chambre et chanter sa leçon… « N’empêche, madame, j’ai eu une bonne note au contrôle ! » …

A leur manière et selon leur profil d’intelligences, ils ont finalement tous intégré des techniques, des exercices, des manières de faire autrement, de contourner ce qui leur paraissait insurmontable. Ils ont « fait leur sauce » avec les clés et principes que nous leur avons donnés. C’est le début de quelque chose : au moins, peut être, une prise de conscience qu’on apprend avec ce qu’on est. Pour mon collègue et moi même, la confirmation de ce que nous croyions déjà en mettant en place cet atelier : la médiation cognitive passe par la prise en compte de ce qu’est chaque élève : un individu unique et particulier dans son rapport au monde, aux autres et à lui-même. Il n’y a pas de méthode universelle, et ce n’est pas magique. Rien ne nous garantit qu’ils auront le courage ou la volonté de mettre en pratique une fois seuls.

Au moins l’atelier aura-t-il été une fenêtre ouverte sur autre chose.

16 h 25, fin de l’atelier

« Madame, je peux revenir à la prochaine session après les vacances ? »…

*

Une chronique de Juliette Villeminot

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*ou pour un secouage de cerveaux et du croquinote, pour ceux que l’usage abusif de ces termes anglo-saxons rebuteraient… L’idée étant, en anglais comme en français, de faire émerger des idées par le partage collaboratif , et de noter les idées sous forme de dessins et autres pictogrammes.

 

Commentaires

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5 commentaires

  • Graziella dit :

    Ca donne envie. Donnez-vous des cours pour grands enfants ? Apprendre, m’a toujours demandé beaucoup d’énergie. Aujourd’hui formatrice, je suis toujours prête à connaître de nouveaux trucs pour faciliter l’apprentissage de mes apprenants et par la même occasion, mon apprentissage, ayant repris des études.
    Merci et salutations.
    Graziella

  • Ambraisse dit :

    Bonjour ! Merci pour cet article.
    Je débute dans l’enseignement : serait-il possible d’obtenir la progression de cet atelier qui me semble vraiment intéressant aussi bien pour l’enseignant que pour les élèves? D’avance un grand merci.
    Bien cordialement. Et bonnes vacances à tous et toutes.

  • BELLAMY Hortense dit :

    Un billet qui donne vraiment le sourire ! Merci Juliette.

    Je suis enseignante de français et dans la même dynamique que vous. Je me suis formée aux techniques de yoga à titre personnel et j’ai suivi une formation pour animer des ateliers avec des enfants (en fait, avec les petits, on joue et on éveille le corps plutôt qu’on ne pratique). J’ai suivi une formation du PAF sur les cartes mentales, les échelles évaluatives, le jeu. J’ai beaucoup lu ces dernières années, découvert bien des pédagogies qui ont beaucoup à nous apporter dans nos pratiques, observé mes collègues les plus dynamiques. J’ai encore à apprendre (ici, je découvre le sketchnoting, merci 🙂

    Comme vous le dites, il faut former les collègues les moins « ouverts » aux bâillements, à la musique de fond pour écrire, aux cents pas, au dessin comme soupape de décompression ou sas de re-concentration. Plus on sera nombreux à developper un apprentissage dans le respect du corps, plus on progressera. Je sature du duo chaise/table quant à moi, avec interdiction de boire pendant 55 minutes. A quand des espaces avec coussins pour lire confortablement au fond de la classe ? Mais, quand on est peu nombreux à penser ainsi, on est pris pour des hurluberlus… et certains élèves aussi pensent que c’est l’autorisation au n’importe quoi (au début du moins, parce qu’un an après, ils regrettent d’avoir parfois gâché ces moments de soupape et réclament ces petites libertés de mouvement).

    Pour le téléphone portable, je pense que ça va venir petit à petit. Nous sommes de plus en plus nombreux à envisager des les utiliser en classe. Comme prof de français, quelle mine : un dictionnaire par élève à portée de main, un site pour vérifier la conjugaison d’un verbe en quelques clics, une recherche d’images pour appuyer une séance d’écriture, d’informations diverses pour nourrir un carnet de voyage.
    Je ne dis pas qu’il faut arrêter d’apprendre, mais apprendre aux élèves à aussi utiliser intelligemment cet outil comme une béquille au quotidien et pas uniquement comme une machine à jouer et envoyer des sms.

    J’ai déjà prévu à la rentrée prochaine de négocier avec ma direction un usage réfléchi et en prévenant les parents. J’espère que ça pourra se faire ! J’ai déjà mené un atelier « orthographe » avec le téléphone portable dans une classe de 3e des plus difficiles. C’était un premier pas, tout petit, mais cela s’était révélé positif (avec les aléas qu’on imagine : untel privé par ses parents, tel autre, ses parents ne veulent pas qu’il emporte son portable au collège, ce qu’on peut parfaitement comprendre).

    Merci pour ce message qui redonne de l’enthousiasme et des idées !

  • Jacques dit :

    Excellent commentaire de Bellamy Hortense
    Tu es prof de français, c’est parfait.
    MAIS… c’est quoi le sketnoting? non, je m’es trompé, le sketchnoting ?

    Tu ferais beaucoup de peine à nos amis québécois qui bannissent, avec raison, cet usage excessif de termes anglais.
    Je ne connais pas tous les sigles.
    C’est quoi le P A F?

    Merci d’éclairer ma lanterne.

    Je suis pas été longtemps à l’école.

  • Bellamy dit :

    Désolée de tarder à répondre à Jacques ! Sketchnoting, c’est faire des petits dessins ou idéogrammes (comme l’explique la chroniqueuse avec l’astérisque à la fin de l’article). Je ne connaissais pas moi-même ce terme bien qu’on utilise la technique dans les cartes mentales. Je veux bien utiliser le terme français s’il en existe un, bien sûr !!!
    Et le PAF, hum… C’est bien le jargon de prof français : Plan Académique ds Formation… Sigle barbare ! (À ne pas confondre avec l’onomatopée de Paf le chien

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